LIVRE TROISIÈME
discrète vieille, qui, me prenant pour un marquis tout au moins, me salua respectueusement, et me dit : « Je ne doute pas, seigneur, que vous n'ayez mauvaise opinion d'une femme qui, sans vous connaître, vous fait signe d'entrer chez elle ; mais vous jugerez peut-être plus favorablement de moi, quand vous saurez que je n'en use pas de cette sorte avec tout le monde. ,Vous me paraissez un seigneur de la cour ? — Vous ne vous trompez pas, ma mie, interrompis- je en étendant la jambe droite et penchant le corps sur la hanche gauche ; je suis, sans vanité, d'une des plus grandes maisons d'Espagne. — Vous en avez bien la mine, reprit-elle ; et je vous avouerai que j'aime à faire plaisir aux personnes de qualité : c'est mon faible. Je vous ai observé par ma fenêtre. Vous avez regardé très attentivement, ce me semble, une dame qui vient de me quitter. Vous sentiriez-vous du goût pour elle ? dites-le-moi confidemment. — Foi d'homme de cour, lui répondis-je, elle m'a frappé : je n'ai jamais rien vu de plus piquant que cette créature-là. Faufilez-nous ensemble, ma bonne, et comptez sur ma reconnaissance. Il fait bon rendre ces sortes de services à nous autres grands seigneurs : ce ne sont pas ceux que nous payons le plus mal.
— Je vous l'ai déjà dit, répliqua la vieille, je suis toute dévouée aux personnes de condition ; je me plais à leur être utile. Je reçois ici, par exemple, certaines femmes que des dehors de vertu empêchent de voir leurs galants chez elles. Je leur prête ma maison, pour concilier leur tempérament avec la bienséance. — Fort bien, lui dis-je ; et vous venez apparemment de faire ce plaisir à la dame dont il s'agit ? — Non, répondit-elle, c'est une jeune veuve de qualité qui cherche un amant ; mais elle est si difficile là-dessus, que je ne sais si vous lui
conviendrez, malgré tout le mérite que vous pouvez avoir. Je lui ai déjà présenté trois cavaliers bien bâtis, qu'elle a dédaignés. — Oh ! parbleu, ma chère, m'écriai-je d'un air de confiance, tu n'as qu'à me mettre à ses trousses ; je t'en rendrai bon compte, sur ma parole. Je suis curieux d'avoir un tête-àtête avec une beauté difficile : je n'en ai point encore rencontré de ce caractère-là. — Eh bien ! me dit la vieille, vous n'avez qu'à venir ici demain à la même heure, vous satisferez votre curiosité. — Je n'y manquerai pas, lui repartis- je : nous verrons si un jeune seigneur tel que moi peut rater une conquête. »
Je retournai chez le petit barbier, sans vouloir chercher d'autres aventures, et fort impatient de la suite de celle-là. Ainsi, le jour suivant, après m'être encore bien ajusté, je me rendis chez la vieille une heure plus tôt qu'il ne fallait. « Seigneur, me dit-elle, vous êtes ponctuel, et je vous en sais bon gré. Il est vrai que la chose en vaut bien la peine. J'ai vu notre jeune veuve, et nous nous sommes fort entretenues de vous. On m'a défendu de parler ; mais j'ai pris tant d'amitié pour vous, que je ne puis me taire. Vous avez plu, et vous allez devenir un heureux seigneur. Entre nous, la dame est un morceau tout appétissant : son mari n'a pas vécu longtemps avec elle ; il n'a fait que passer comme une ombre ; elle a tout le mérite d'une fille. » La bonne vieille, sans doute, voulait dire d'une de ces filles d'esprit qui savent vivre sans ennui dans le célibat.
L'héroïne du rendez-vous arriva bientôt en carrosse de louage comme le jour précédent, et vêtue de superbes habits. D'abord qu'elle parut dans la salle, je débutai par cinq ou six révérences de petit-maître, accompagnées de leurs plus gracieu-