LIVRE TROISIÈME
ses contorsions. Après quoi je m'approchai d'elle d'un air très familier, et lui dis : « Ma princesse, vous voyez un seigneur qui en a dans l'aile. Votre image, depuis hier, s'offre incessamment à mon esprit, et vous avez expulsé de mon cœur une duchesse qui commençait à y prendre pied. — Le triomphe est trop glorieux pour moi, répondit-elle en ôtant son voile : mais je n'en ressens pas une joie pure. Un jeune seigneur aime le changement, et son cœur est, diton, plus difficile à garder que la pistole volante. — Eh ! ma reine, repris-je, laissons là, s'il vous plaît, l'avenir ; ne songeons qu'au présent. Vous êtes belle, je suis amoureux. Si mon amour vous est agréable, engageons-nous sans réflexion. Embarquons-nous comme des matelots ; n'envisageons point les périls de la navigation, n'en regardons que les plaisirs.
En achevant ces paroles, je me jetai avec transport aux genoux de ma nymphe ; et, pour mieux imiter les petits-maîtres, je la pressai d'une manière pétulante de faire mon bonheur. Elle me parut un peu émue de mes instances, mais elle ne crut pas devoir s'y rendre encore ; et me repoussant : « Arrêtez- vous, me dit-elle, vous êtes trop vif ; vous avez l'air libertin. J'ai bien peur que vous ne soyez un petit débauché. — Fi donc, madame, m'écriai-je ; pouvez-vous haïr ce qu'aiment les femmes hors du commun ? Il n'y a plus que quelques bourgeois qui se révoltent contre la débauche. — C'en est trop, reprit-elle, je me rends à une raison si forte. Je vois bien qu'avec vous autres seigneurs les grimaces sont inutiles : il faut qu'une femme fasse la moitié du chemin. Apprenez donc votre victoire, ajouta-t-elle avec une apparence de confusion, comme si sa pudeur eût souffert de cet aveu ; vous m'avez inspiré des sentiments que je n'ai jamais eus pour personne.
et je n'ai plus besoin que de savoir qui vous êtes, pour me déterminer à vous choisir pour mon amant. Je vous crois un jeune seigneur, et même un honnête homme : cependant je n'en suis point assurée ; e*t, quelque prévenue que je sois en votre faveur, je ne veux pas donner ma tendresse à un inconnu. »
Je me souvins alors de quelle façon le valet de don Antonio m'avait dit qu'il sortait d'un pareil embarras ; et voulant à son exemple passer pour mon maître : « Madame, dis- je à ma veuve, je ne me défendrai point de vous apprendre mon nom ; il est assez beau pour mériter d'être avoué. Avez-vous entendu parler de don Mathias de Silva ? — Oui, répondit-elle ; je vous dirai même que je l'ai vu chez, une personne de ma connaissance. » Quoique déjà effronté, je fus un peu troublé de cette réponse. Je me rassurai toutefois dans le moment ; et, faisant force de génie pour me tirer de là : « Eh bien l mon ange, repris-je, vous connaissez un seigneur... que... je connais aussi... Je suis de sa maison, puisqu'il faut vous le dire. Son aïeul épousa la belle-sœur d'un oncle de mon père. Nous sommes, comme vous voyez, assez proches parents. Je m'appelle don César. Je suis fils unique de l'illustre don Fernand de Ribera, qui fut tué, il y a quinze ans, dans une bataille qui se donna sur les frontières de Portugal. Je vous ferais bien un détail de l'action ; elle fut diablement vive ; mais ce serait perdre des moments précieux, que l'amour veut que j'emploie plus agréablement. »
Je devins pressant et passionné après ce discours, ce qui ne me mena pourtant à rien. Les faveurs que ma déesse me laissa prendre ne servirent qu'à me faire soupirer après celles qu'elle me refusa. La cruelle regagna son carrosse, qui l'attendait à la