LIVRE TROISIÈME
devant les trompettes de leur réputation. Nous buvons tous les jours avec elles ; nous les garantissons parfaites : nous en donnerons, si l'on veut, des certificats. — Je n'en doute point, lui répondit son parent ; vous en donneriez même de leurs vie et mœurs, tant vous me paraissez amis !
— Vos comédiennes polonaises, dit en riant le marquis de Zenette, sont sans doute beaucoup meilleures ? — Oui certainement, répliqua don Pompeyo, elles valent mieux. Il y en a du moins quelquesunes qui n'ont pas le moindre défaut. — Celles-là, reprit le marquis, peuvent compter sur vos certificats ? — Je n'ai point de liaisons avec elles, repartit don Pompeyo. Je ne suis point de leurs débauches : je puis juger de leur mérite sans prévention. En bonne foi, poursuivit-il, croyez-vous avoir une troupe excellente ? — Non, parbleu, dit le marquis, je ne le crois pas, et je ne veux défendre qu'un très petit nombre d'acteurs : j'abandonne tout le reste. Ne conviendrez-vous pas que l'actrice qui a joué le rôle de Didon est admirable ? N'a-t-elle pas représenté cette reine avec toute la noblesse et tout l'agrément convenables à l'idée que nous en avons ? Et n'avez-vous pas admiré avec quel art elle attache un spectateur, et lui fait sentir les mouvements de toutes les passions qu'elle exprime ? On f)eut dire qu'elle est consommée dans les raffinements de la déclamation. — Je demeure d'accord, dit don Pompeyo, qu'elle sait émouvoir et toucher : jamais comédienne n'eut plus d'entrailles, et c'est une belle représentation ; mais ce n'est point une actrice sans défaut. Deux ou trois choses m'ont choqué dans son jeu. Veut-elle marquer de la surp];-ise, elle roule les yeux d'une manière outrée ; ce qui sied mal à une princesse. Ajoutez à cela qu'en grossissant le son de sa voix, qui est naturellement
doux, elle en corrompt la douceur, et forme un creux assez désagréable. D'ailleurs, il m'a semblé, dans plus d'un endroit de la pièce, qu'on pouvait la soupçonner de ne pas trop bien entendre ce qu'elle disait. J'aime mieux pourtant croire qu'elle était distraite, que de l'accuser de manquer d'intelligence.
— A ce que je vois, dit alors don Mathias au censeur, vous ne seriez pas homme à faire des vers à la louange de nos comédiennes ? — Pardonnez-moi, répondit don Pompeyo. Je découvre beaucoup de talent au travers de leurs défauts. Je vous dirai même que je suis enchanté de l'actrice qui a fait la suivante dans les intermèdes. Le beau naturel ! avec quelle grâce elle occupe la scène ! A-t-elle quelque bon mot à débiter, elle l'assaisonne d'un souris malin et plein de charmes, qui lui donne un nouveau prix. On pourrait lui reprocher qu'elle se livre quelquefois un peu trop à son feu, et passe les bornes d'une honnête hardiesse ; mais il ne faut pas être si sévère. Je voudrais seulement qu'elle se corrigeât d'une mauvaise habitude. Souvent, au milieu d'une scène, dans un endroit sérieux, elle interrompt tout à coup l'action, pour Céder à une folle envie de rire qui lui prend. Vous me direz que le parterre l'applaudit dans ces moments mêmes : cela est heureux.
— Et que pensez- vous des hommes ? interrompit le marquis : vous devez tirer sur eux à cartouches, puisque vous n'épargnez pas les femmes. — Non, dit don Pompeyo ; j'ai trouvé quelques jeunes acteurs qui promettent, et je suis surtout assez content de ce gros comédien qui a joué le rôle du premier ministre de Didon. Il récite très naturellement, et c'est ainsi qu'on déclame en Pologne. — Si vous êtes satisfait de ceux-là, dit Segiar, vous devez être