LIVRE TROISIÈME
charmé de celui qui a fait le personnage d'Ênée. Ne vous a-t-il pas paru un grand comédien, un acteur original ? — Fort original, répondit le censeur ; il a des tons qui lui sont particuliers, et il en a de bien aigus. Presque toujours hors de la nature, il précipite les paroles qui renferment le sentiment, et appuie sur les autres ; il fait même des éclats sur des conjonctions. Il m'a fort diverti, et particulièrement lorsqu'il exprimait à son confident la violence qu'il se faisait d'abandonner sa princesse : on ne saurait témoigner de la douleur plus comiquement. — Tout beau, cousin ! répliqua don Alexo ; tu nous ferais croire à la fin qu'on n'est pas de trop bon goût à la cour de Pologne. Sais-tu bien que l'acteur dont nous parlons est un sujet rare ! N'as-tu pas entendu les battements de mains qu'il a excités ? Cela prouve qu'il n'est pas si mauvais. — Cela ne prouve rien, repartit don Pompeyo. Messieurs, ajout a-t-il, laissons là, je vous prie, les applaudissements du parterre ; il en donne souvent aux acteurs fort mal à propos. Il applaudit même plus rarement au vrai mérite qu'au faux, comme Phèdre nous l'apprend par une fable ingénieuse. Permettez-moi de vous la rapporter : la voici.
« Tout le peuple d'une ville s'était assemblé dans une grande place, pour voir jouer des pantomimes. Parmi ces acteurs, il y en avait un qu'on applaudissait à chaque moment. Ce bouffon, sur la fin du jeu, voulut fermer le théâtre par un spectacle nouveau. Il parut seul sur la scène, se baissa, se couvrit la tête de son manteau, et se mit â contrefaire le cri d'un cochon de lait. Il s'en acquitta de manière qu'on s'imagina qu'il en avait un véritablement sous ses habits. On lui cria de secouer son manteau et sa robe, ce qu'il fit : et comme il ne se trouva rien dessous, les applaudissements se renouvelèrent avec
plus de fureur dans l'assemblée. Un paysan, qui était du nombre des spectateurs, fut choqué de ces témoignages d'admiration. « Messieurs, s'écriat-il, vous avez tort d'être charmés de ce bouffon ; il n'est pas si bon acteur que vous le croyez. Je sais mieux faire que lui le cochon de lait ; et si vous en doutez, vous n'avez qu'à revenir ici demain à la même heure. » Le peuple, prévenu en faveur du pantomime, se rassemble le jour suivant en plus grand nombre, et plutôt pour siffler le paysan que pour voir ce qu'il savait faire. Les deux rivaux parurent sur le théâtre. Le bouffon commença, et fut encore plus applaudi que le jour précédent. Alors le villageois s'étant baissé à son tour, et enveloppé de son manteau, tira l'oreille à un véritable cochon qu'il tenait sous son bras, et lui fit pousser des cris perçants. Cependant l'assistance ne laissa pas de donner le prix au pantomime, et chargea de huées le paysan, qui, montrant tout à coup le cochon de lait aux spectateurs : « Messieurs, leur dit-il, ce, n'est pas moi que vous sifflez, c'est le cochon lui même. Voyez quels juges vous êtes ! » — Cousin, dit don Alexo, ta fable est un peu vive. Néanmoins, malgré ton cochon de lait, nous n'en démordrons pas. Changeons de matière, poursuivit-il ; celle-ci m'ennuie. Tu pars donc demain, quelque envie que j'aie de te posséder plus longtemps ? — Je voudrais, répondit son parent, pouvoir faire ici un plus long séjour ; mais je ne le puis, je vous l'ai déjà dit ; je suis venu à la cour d'Espagne pour une affaire d'État.'' Je parlai hier, en arrivant, au premier ministre ; je dois le voir encore demain matin, et je partirai un moment après pour m'en retourner à Varsovie. — Te voilà devenu Polonais, répliqua Segiar, et, selon toutes les apparences, tu ne reviendras point demeurer à Madrid. — Je crois