LIVRE TROISIÈME
m'a déterminée à suivre mon penchant. Ne croyez pas, poursuivit-elle, avoir fait la conquête d'une altesse ; je ne suis que la veuve d'un simple officier des gardes du roi : mais ce qui rend votre victoire glorieuse, c'est la préférence que je vous donne sur un des plus grands seigneurs du royaume. Le prince deRadzivil m'aime, et n'épargne rien pour me plaire. Il n'y peut toutefois réussir, et je ne souffre ses empressements que par vanité. »
« Quoique je visse bien, à ce discours, que j'avais affaire à une coquette, je ne laissai pas de savoir bon gré de cette aventure à mon étoile. Dofia Hortensia (c'est ainsi que se nommait la dame) était encore dans sa première jeunesse, et sa beauté m' éblouit. De plus, on m'offrait la possession d'un cœur qui se refusait aux soins d'un prince : quel triomphe pour un cavalier espagnol ! Je me prosternai aux pieds d'Hortense pour la remercier de ses bontés. Je lui dis tout ce qu'un homme galant pouvait lui dire, et elle eut lieu d'être satisfaite des transports de reconnaissance que je fis éclater. Aussi nous séparâmes-nous tous deux les meilleurs amis du monde, après être convenus que nous nous verrions tous les soirs que le prince ne pourrait venir chez elle ; ce qu'on promit de me faire savoir très exactement. On n'y manqua pas, et je devins enfin l'Adonis de cette nouvelle Vénus.
« Mais les plaisirs de la vie ne sont pas d'éternelle
durée. Quelques mesures que prît la dame pour
'érober la connaissance de notre commerce à mon
val, il ne laissa pas d'apprendre tout ce qu'il nous
portait fort qu'il ignorât : une servante méconente le mit au fait. Ce seigneur, naturellement généreux, mais fier, jaloux et violent, fut indigné de mon audace. La colère et la jalousie lui troublèrent l'esprit; et, ne consultant que sa fureur.
il résolut de se venger de moi d'une manière infâme. Une nuit que j'étais chez Hortense, il vint m' attendre à la petite porte du jardin, avec tous ses valets armés de bâtons. Dès que je sortis, il me fit saisir par ces misérables, et leur ordonna de m'assommer. « Frappez, leur dit-il ; que le téméraire périsse sous vos coups ! C'est ainsi que je veux punir son insolence. » Il n'eut pas achevé ces paroles, que ses gens m'assaiUirent tous ensemble, et me donnèrent tant de coups de bâton, qu'ils m'étendirent sans sentiment sur la place ; après quoi ils se retirèrent avec leur maître, pour qui cette cruelle exécution avait été un spectacle bien doux. Je demeurai le reste de la nuit dans l'état où ils m'avaient mis. A la pointe du jour il passa près de moi quelques personnes qui, s' apercevant que je respirais encore, eurent la charité de me porter chez un chirurgien. Par bonheur mes blessures ne se trouvèrent pas mortelles, et je tombai entre les mains d'un habile homme qui me guérit en deux mois parfaitement. Au bout de ce temps-là je reparus à la cour, et repris mes premières brisées, excepté que je ne retournai plus chez Hortense, qui de son côté ne fit aucune démarche pour me revoir, parce que le prince, à ce prix-là, lui avait pardonné son infidénté.
« Comme mon aventure n'était ignorée de personne, et que je ne passais pas pour un lâche, tout le monde s'étonnait de me voir aussi tranquille que si je n'eusse pas reçu un affront ; car je ne disais pas ce que je pensais, et je semblais n'avoir aucun ressentiment. On ne savait que s'imaginer de ma fausse insensibilité. Les uns croyaient que, malgré mon courage, le rang de l'offenseur me tenait en respect, et m'obhgeait à dévorer l'offense ; les autres, avec plus de raison, se défiaient de mon