‹ Gil Blas. IntrodChapitre 140 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

teri^ompit brusquement Radzivil : j'aime mieux demeurer exposé aux traits cachés que son ressentiment me prépare. — Vos jours me sont chers, dit le roi, et je voudrais que cette affaire n'eût point de mauvaises suites. Pour la finir avec moins de désagrément pour vous, je serai seul témoin de cette satisfaction que je vous ordonne de faire à l'Espagnol. »

« Le roi eut besoin de tout^ le pouvoir qu'il avait sur le prince, pour obtenir de lui qu'il fît une démarche si mortifiante. Ce monarque pourtant en vint à bout : ensuite il m'envoya chercher. Il me conta l'entretien qu'il venait d'avoir avec mon ennemi, et me demanda si je serais content de la réparation dont ils étaient convenus tous deux. Je répondis qu'oui ; et je donnai ma parole que, bien loin de frapper l'offenseur, je ne prendrais pas même le bâton qu'il me présenterait. Cela étant réglé de cette . sorte, le prince et moi nous nous trouvâmes un jour à certaine heure chez le roi, qui s'enferma dans son cabinet avec nous. « Allons, dit-il à Radzivil, reconnaissez votre faute, et méritez qu'on vous la pardonne ! » Alors mon ennemi me fit des excuses, et me présenta un bâton qu'il avait à la main. « Don Pompeyo, me dit le monarque en ce moment, prenez ce bâton, et que ma présence ne vous empêche pas de satisfaire votre honneur outragé ! Je vous rends la parole que vous m'avez donnée de ne point frapper votre ennemi. — Non, seigneur, lui répondis- je, il suffit qu'il se mette en état de recevoir des coups de bâton : un Espagnol^ offensé n'en demande pas davantage. — Eh bien !' reprit le roi, puisque vous êtes content de cette satisfaction, vous pouvez présentement tous deux suivre la franchise d'un procédé régulier. Mesurez vos épées, pour terminer noblement votre querelle.

— C'est ce que je désire avec ardeur, s*écria le prince d'un ton brusque ; et cela seul est capable de me consoler de la honteuse démarche que je viens de faire. »

« A ces mots, il sortit plein de rage et de confusion ; et, deux heures après, il m'envoya dire qu'il m'attendait dans un endroit écarté. Je m'y rendis, et je trouvai ce seigneur disposé à se bien battre. Il n'avait pas quarante-cinq ans, il ne manquait ni de courage ni d'adresse : on peut dire que la partie était égale entre nous. « Venez, don Pompeyo, me dit-il, finissons ici notre différend. Nous devons l'un et l'autre être en fureur, vous, du traitement que je vous ai fait, et moi, de vous en avoir demandé pardon. » En achevant ces paroles, il mit si brusquement l'épée à la main, que je n'eus pas le temps de lui répondre. Il me poussa d'abord très vivement ; mais j'eus le bonheur de parer tous les coups qu'il me porta. Je le poussai à mon tour : je sentis que j'avais affaire à un homme qui savait aussi bien se défendre qu'attaquer ; et je ne sais ce qu'il en serait arrivé, s'il n'eût pas fait un faux pas en reculant, et ne fût tombé à la renverse. Je m'arrêtai aussitôt, et dis au prince : « Relevez- vous ! — Pourquoi m'épargner ? répondit-il ; votre pitié me fait injure. — Je ne veux point, lui répliquai-je, profiter de votre malheur ; je ferais tort à ma gloire. Encore une fois, relevez-vous, et continuons notre combat.

— Don Pompeyo, dit-il en se relevant, après ce trait de générosité, l'honneur ne me permet pas de me battre contre vous. Que dirait-on de moi, si je vous perçais le cœur? Je passerais pour un lâche d'avoir arraché la vie à un homme qui me la pouvait ôter. Je ne puis donc plus m'armer contre vos jours, et je sens que la reconnaissance fait succéder de doux transports aux mouvements

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