LIVRE TROISIÈME
par des , médisances. AhJ la méchante langue î Elle n'épargna pas même sa maîtresse.
Cependant j 'avouerai mon faible ; j 'étais charmé de ma soubrette, quoique son caractère ne fût pas moralement bon. Elle médisait avec un agrément qui me faisait aimer jusqu'à sa malignité. Elle se levait dans les entr'actes, pour aller voir si Arsénié n'avait pas besoin de ses services ; mais, au lieu de venir promptement reprendre sa place, elle s'amusait derrière le théâtre à recueillir les fleurettes des hommes qui la cajolaient. Je la suivis une fois pour l'observer, et je remarquai qu'elle avait bien des connaissances. Je comptai jusqu'à trois comédiens qui l'arrêtèrent l'un après l'autre pour lui parler, et ils me parurent s'entretenir avec elle très familièrement. Cela ne me plut point ; et, pour la première fois de ma vie, je sentis ce que c'est que d'être jaloux. Je retournai à ma place si rêveur et si triste, que Laure s'en aperçut aussitôt qu'elle m'eut rejoint. « Qu'as-tu, Gil Blas ? me dit-elle avec étonnement ; quelle humeur noire s'est emparée de toi depuis que je t'ai quitté ? Tu as l'air sombre et chagrin. — Ma princesse, lui répondis-je, ce n'est pas sans raison ; vos allures sont un peu vives. Je viens de vous voir avec des comédiens... — Ah! le plaisant sujet de tristesse ! interrompit-elle en riant. Quoi ! cela te fait de la peine ? Oh 1 vraiment, tu n'es pas au bout ; tu verras bien d'autres choses parmi nous. Il faut que tu t'accoutumes à nos manières aisées. Point de jalousie, mon enfant! les jaloux, chez le peuple comique, passent pour des ridicules. Aussi n'y en a-t-il presque point. Les pères, les maris, les frères, les oncles et les cousins sont les gens du monde les plus commodes, et souvent même ce sont eux qui établissent leurs familles. »
Après m'avoir exhorté à ne prendre ombrage de personne et à regarder tout tranquillement, elle me déclara que j'étais l'heureux mortel qui avait trouvé le chemin de son cœur. Puis elle m'assura qu'elle m'aimerait toujours uniquement. Sur cette assurance, dont je pouvais douter sans passer pour un esprit défiant, je lui promis de ne plus m'alarmer, et je lui tins parole. Je la vis, dès le soir même, s'entretenir en particulier et rire avec des hommes. A l'issue de la comédie, nous nous en retournâmes avec notre maîtresse au logis, où Florimonde arriva bientôt avec trois vieux seigneurs et un comédien qui y venaient souper. Outre Laure et moi, il y avait pour domestiques, dans cette maison, une cuisinière, un cocher et un petit laquais. Nous nous joignîmes tous cinçj pour préparer le repas. La cuisinière, qui n'était pas moins habile que la dame Jacinte, apprêta les viandes avec le cocher. La femme de chambre et le petit laquais mirent le couvert, et je dressai le buffet, composé de la plus belle vaisselle d'argent et de plusieurs vases d'or, autres offrandes que la déesse du temple avait reçues. Je le parai de bouteilles de différents vins, et je servis d'échanson, pour montrer à ma maîtresse que j'étais un homme à tout. J'admirais la contenance des comédiennes pendant le repas ; elles faisaient les dames d'importance ; elles s'imaginaient être des femmes du premier rang. Bien loin de traiter ^'Excellence les seigneurs, elles ne leur donnaient pas même de la Seigneurie ; elles les appelaient simplement par leur nom. Il est vrai que c'étaient eux qui les gâtaient et qui les rendaient si vaines, en se familiarisant un peu trop avec elles. Le comédien, de son côté, comme un acteur accoutumé à faire le héros, vivait avec eux sans façon ; il buvait à leur santé, et tenait, pour ainsi