‹ Gil Blas. IntrodChapitre 151 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

dire, le haut bout. « Parbleu, dis-je en moi-même, quand Laure m'a démontré que le marquis et le comédien sont égaux pendant le jour, elle pouvait ajouter qu'ils le sont encore davantage pendant la nuit, puisqu'ils la passent tout entière à boire ensemble. »

Arsénié et Florimonde étaient naturellement enjouées. Il leur échappa mille discours hardis, entremêlés de menues faveurs et de minauderies qui furent bien savourées par ces vieux pécheurs. Tandis que ma maîtresse en amusait un par un badinage innocent, son amie, qui se trouvait entre les deux autres, ne faisait point avec eux la Suzanne. Dans le temps que je considérais ce tableau, qui n'avait que trop de charmes pour un vieil adolescent, on apporta le fruit. Alors je mis sur la table des bouteilles de liqueurs et des verres, et je disparus pour aller souper avec Laure, qui m'attendait. « Eh bien î Gil Blas, me dit-elle, que penses-tu de ces seigneurs que tu viens de voir ? — Ce sont sans doute, lui répondis-je, des adorateurs d'Arsénié et de Florimonde. — Non, reprit-elle, ce sont de vieux voluptueux qui vont chez les coquettes sans s'y attacher. Ils n'exigent d'elles qu'un peu de complaisance, et ils sont assez généreux pour bien payer les petites bagatelles qu'on leur accorde. Grâce au ciel, Florimonde et ma maîtresse sont à présent sans amants ; je veux dire qu'elles n'ont pas de ces amants qui s'érigent en maris, et veulent faire tous les plaisirs d'une maison, parce qu'ils en font toute la dépense. Pour moi, j'en suis bien aise, et je soutiens qu'une coquette sensée doit fuir ces sortes d'engagements. Pourquoi se donner un maître? Il vaut mieux gagner sou à sou un équipage, que de l'avoir tout d'un coup à ce prix-là. »

Lorsque Laure était en train de parler (et elle y

était presque toujours), les paroles ne lui coûtaient rien. Quelle volubilité de langue ! Elle me conta mille aventures arrivées aux actrices de la troupe du Prince; et je conclus de tous ses discours que je ne pouvais être mieux placé pour connaître parfaitement les vices. Malheureusement j'étais dans un âge où ils ne font guère d'horreur; et il faut ajouter que la soubrette savait si bien peindre les dérèglements, que je n'y envisageais que des délices. Elle n'eut pas le temps de m'apprendre seulement la dixième partie des exploits des comédiennes ; car il n'y avait pas plus de trois heures qu'elle en parlait. Les seigneurs et le comédien se retirèrent avec Florimonde, qu'ils conduisirent chez elle.

Après qu'ils furent sortis, ma maîtresse me dit, en me mettant de l'argent entre les mains : « Tenez, Gil Blas, voilà dix pistoles pour aller demain matin à la provision. Cinq ou six de nos messieurs et de nos dames doivent dîner ici ; ayez soin de nous faire faire bonne chère. — Madame, lui répondis- je, avec cette somme je promets d'apporter de quoi régaler toute la troupe même. — Mon ami, reprit Arsénié, corrigez, s'il vous plaît, vos expressions : sachez qu'il ne faut point dire la troupe ; il faut dire la compagnie. On dit bien une troupe de bandits, une troupe de gueux, une troupe d'auteurs ; mais apprenez qu'on doit dire ime compagnie de comédiens : les acteurs de Madrid surtout méritent bien qu'on appelle leur corps une compagnie. » Je demandai pardon à ma maîtresse de m'être servi d'un terme si peu respectueux; je la suppHai très humblement d'excuser mon ignorance. Je lui protestai que dans la suite, quand je parlerais de messieurs les comédiens de Madrid d'une manière collective, je dirais toujours la compagnie.

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