LIVRE TROISIÈME
qu'il ne me plaît point. Je l'entends quelquefois déclamer ici ; et je lui trouve, entre autres défauts, une pronor dation trop affectée, avec une voix tremblante qui donne un air antique et ridicule à sa déclamation. »
Tel fut le portrait que ma soubrette me fit de cet histrion honoraire ; et véritablement je n'ai jamais vu de mortel d'un maintien plus orgueilleux. II faisait aussi le beau parleur. Il ne manqua pas de tirer de son sac deux ou trois contes, qu'il débita d'un air imposant et bien étudié. D'une autre part, les comédiennes et les comédiens, qui n'étaient point venus là pour se taire, ne furent pas muets. Ils commencèrent à s'entretenir de leurs camarades absents d'une manière peu charitable, à la vérité ; mais c'est une chose qu'il faut pardonner aux comédiens comme aux auteurs. La conversation s'échauffa donc contre le prochain. « Vous ne savez pas, mesdames, dit Rosimiro, un nouveau trait de Cesarino, notre cher confrère ? Il a ce matin acheté des bas de soie, des rubans et des dentelles, qu'il s'est fait apporter à l'assemblée par un petit page, comme de la part d'une comtesse. — Quelle friponnerie ! dit le seigneur de la Ventoleria, en souriant d'un air fat et vain. De mon temps on était de meilleure foi ; nous ne songions point à composer de pareilles fables. Il est vrai que les femmes de qualité nous en épargnaient l'invention ; elles faisaient elles-mêmes les emplettes; elles avaient cette fantaisie-là. — Parbleu ! dit Ricardo du même ton, cette fantaisie les tient bien encore ; et s'il était permis de s'expliquer là-dessus... Mais il faut taire ces sortes d'aventures, surtout quand des personnes d'un certain rang y sont intéressées.
— Messieurs, interrompit Florimonde, laissez là, de grâce, vos bonnes fortunes ; elles sont connues de
toute la terre. Parlons d'Isménie. On dit que ce seigneur qui a fait tant de dépense pour elle vient de lui échapper. — Oui vraiment, s'écria Constance ; et je vous dirai de plus qu'elle perd un petit homme d'affaires qu'elle aurait indubitablement ruiné. Je sais la chose d'original. Son mercure a fait un quiproquo ; il a porté au seigneur un billet qu'elle écrivait à l'homme d'affaires, et a remis à l'homme d'affaires une lettre qui s'adressait au seigneur. — Voilà de grandes pertes, ma mignonne, reprit Florimonde. — Oh ! pour celle du seigneur, repartit Constance, elle est peu considérable. Le cavaHer a mangé presque tout son bien ; mais le petit homme d'affaires ne faisait que d'entrer sur les rangs. Il n'a point encore passé par les mains des coquettes : c'est un sujet à regretter. »
Ils s'entretinrent à peu près de cette sorte avant le dîner, et leur entretien roula sur la même matière lorsqu'ils furent à table. Comme je ne finirais point, ai j'entreprenais de rapporter tous les autres discours pleins de médisance ou de fatuité que j'entendis, le lecteur trouvera bon que je les supprime, pour lui conter de quelle façon fut reçu un pauvre diable d'auteur qui arriva chez Arsénié sur la fin du repas.
Notire petit laquais vint dire tout haut à ma maîtresse : « Madame, un homme en linge sale, crotté jusqu'à l'échiné, et qui, sauf votre respect, a tout l'air d'un poète, demande à vous parler. — Qu'on le fasse monter, répondit Arsénié. Ne bougeons, messieurs ; c'est un auteur. » Effectivement, c'en était un dont on avait accepté une tragédie, et qui apportait un rôle à ma maîtresse. Il s'appelait Pedro de Moya. Il fit en entrant cinq ou six profondes révérences à la compagnie, qui ne se leva ni même ne le salua point. Arsénié répondit seule-