‹ Gil Blas. IntrodChapitre 154 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

ment par une simple inclination de tête aux civilités dont il l'accablait. Il s'avança dans la chambre d'un air tremblant et embarrassé. Il laissa tomber ses gants et son chapeau. Il les ramassa, s'approcha de ma maîtresse, et lui présentant un papier plus respectueusement qu'un plaideur ne présente un placet à son juge : « Madame, lui dit-il, agréez, de grâce, le rôle que je prends la liberté de vous offrir. » Elle le reçut d'une manière froide et méprisante, et ne daigna pas même répondre au compliment.

Cela ne rebuta point notre auteur, qui, se servant de l'occasion pour distribuer d'autres personnages, en donna un à Rosimiro et un autre à Florimonde, qui n'en usèrent pas plus honnêtement avec lui qu'Arsénié. Au contraire, le comédien, fort obligeant de son naturel, comme ces messieurs le sont pour la plupart, l'insulta par de piquantes railleries. Pedro de Moya les sentit. Il n'osa toutefois les relever, de peur que sa pièce n'en pâtit. Il se retira sans rien dire, mais vivement touché, à ce qu'il me parut, de la réception que l'on venait de lui faire. Je crois que dans son dépit il ne manqua pas d'apostropher en lui-même les comédiens comme ils le méritaient ; et les comédiens, de leur côté, quand il fut sorti, commencèrent à parler des auteurs avec beaucoup de respect.

« Il me semble, dit Florimonde, que le seigneur Pedro de Moya ne s'en va pas fort satisfait. — Eh 1 madame, s'écria Rosimiro, de quoi vous inquiétez-vous ? Les auteurs sont-ils dignes de notre attention? Si nous allions de pair avec eux, ce serait le moyen de les gâter. Je connais ces petits messieurs, je les connais ; ils s'oublieraient bientôt. Traitons-les toujours en esclaves, et ne craignons point de lasser leur patience. Si leurs chagrins les

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éloignent de nous quelquefois, la fureur d'écrire nous les ramène, et ils sont encore trop heuireux que nous voulions bien jouer leurs pièces. — Vous avez raison, dit Arsénié ; nous ne perdons que les auteurs dont nous faisons la fortune. Pour ceuxlà, sitôt que nous les avons bien placés, l'aise les gagne, et ils ne travaillent plus. Heureusement la compagnie s'en console, et le public n'en souffre point. »

On applaudit à ces beaux discours ; et il se trouva que les auteurs, malgré les mauvais traitements qu'ils recevaient des comédiens, leur en devaient encore de reste. Ces histrions les mettaient au-dessous d'eux, et certes ils ne pouvaient les mépriser devantage.

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