‹ Gil Blas. IntrodChapitre 159 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

que était composé de plusieurs valets, et de trois femmes qui servaient Aurore. Je reconnus bientôt que l'intendant de don Mathias m'avait procuré un bon poste, et je ne songeai qu'à m'y maintenir. Je m'attachai à connaître le terrain ; j'étudiai les inclinations des uns et des autres ; puis, réglant ma conduite là-dessus, je ne tardai guère à prévenir en ma faveur mon maître et tous les domestiques.

Il y avait déjà plus d'un mois que j'étais chez don Vincent, lorsque je crus m'apercevoir que sa fille me distinguait de tous les valets du logis. Toutes les fois que ses yeux venaient à s'arrêter sur moi, il me semblait y remarquer une sorte de complaisance que je ne voyais point dans les regards qu'elle laissait tomber sur les autres. Si je n'eusse pas fréquenté des petits-maîtres et des comédiens, je ne me serais jamais avisé de m'imaginer qu'Aurore pensât à moi ; mais je m'étais un peu gâté parmi ces messieurs, chez qui'les dames même les plus qualifiées ne sont pas toujours dans un trop bon prédicament. «Si, disais-je, on en croit quelques-uns de ces histrions, il prend quelquefois à des femmes de qualité certaines fantaisies dont ils profitent : que sais-je si ma maîtresse n'est point sujette à ces fantaisies-là? Mais non, ajoutai-je un moment après, je ne puis me le persuader. Ce n'est point une de ces Messalines qui, démentant la fierté de leur naissance, abaissent indignement leurs regards jusque dans la poussière, et se déshonorent sans rougir : c'est plutôt une de ces filles vertueuses, mais tendres, qui, satisfaites des bornes que leur vertu prescrit à leur tendresse, ne se font pas un scrupule d'inspirer et de sentir une passion délicate qui les amuse sans péril. »

Voilà comme le jugeais de ma maîtresse, sans

savoir précisément à quoi je devais m'arrêter. Cependant, lorsqu'elle me voyait, elle ne manquait pas de me sourire et de témoigner de la joie. On pouvait, sans passer pour fat, donner dans de si belles apparences ; aussi n'y eut-il pas moyen de m'en défendre. Je crus Aurore fortement éprise de mon mérite, et je ne me regardai plus que comme un de ces heureux domestiques à qui l'amour rend la servitude si douce. Pour paraître en quelque façon moins indigne du bien que ma bonne fortune me voulait procurer, je commençai d'avoir plus de soin de ma personne que je n'en avais eu jusque alors. Je m'attachai à chercher ce qui pouvait me donner quelque agrément. Je dépensai en linge, en pommades et en essences tout ce que j'avais d'argent. La première chose que je faisais le matin, c'était de me parer et de me parfumer, pour n'être point en négligé s'il fallait me présenter devant ma maîtresse. Avec cette attention que j'apportais à m' ajuster, et les autres mouvements que je me donnais pour plaire, je me flattais que mon bonheur n'était pas fort éloigné.

Parmi les femmes d'Aurore, il y en avait une qu'on appelait Ortiz. C'était une vieille personne qui demeurait depuis plus de vingt années chez don Vincent. Elle avait élevé sa fille, et conservait encore la qualité de duègne ; mais elle n'en remplissait plus l'emploi pénible. Au contraire, au heu d'éclairer, comme autrefois, les actions d'Aurore, elle ne s'occupait alors qu'à les cacher. Enfin, elle possédait toute la confiance de sa maîtresse. Un soir, la dame Ortiz, ayant trouvé l'occasion de me parler sans qu'on pût nous entendre, me dit tout bas que, si j'étais sage et discret, je n'avais qu'à me rendre à minuit dans le jardin; qu'on m'apprendrait là des choses que je ne serais

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