‹ Gil Blas. IntrodChapitre 160 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

pas fâché de savoir. Je répondis à la duègne, en lui serrant la main, que je ne manquerais pas d'y aller ; et nous nous séparâmes vite, de peur d'être surpris. Je ne doutai plus que je n'eusse fait une tendre impression sur la fille de don Vincent, et j'en ressentis une joie que je n'eus pas peu de peine à contenir. Que le temps me dura depuis ce moment jusqu'au souper, quoiqu'on soupât de fort bonne heure, et depuis le souper jusqu au coucher de mon maître ! Il me semblait que tout se faisait ce soir-là dans la maison avec une lenteur extraordinaire. Pour surcroît d'ennui, lorsque don Vincent fut retiré dans son appartement, au lieu de songer à se reposer, il se mit à rebattre ses campagnes de Portugal, dont il m'avait déjà souvent étourdi. Mais ce qu'il n'avait point encore fait, et ce qu'il me gardait pour ce soir-là, il me nomma tous les officiers qui s'étaient distingués de son temps ; il me raconta même leurs exploits. Que je souffris à l'écouter jusqu'au bout ! Il acheva pourtant de parler, et se coucha. Je passai aussitôt dans une petite chambre où était mon lit, et d'où l'on descendait dans le jardin par un escalier dérobé. Je me frottai tout le corps de pommade, je pris une chemise blanche, après l'avoir bien parfumée ; et, quand je n'eus rien oublié de tout ce qui me parut pouvoir contribuer à flatter l'entêtement de ma maîtresse, j'allai au rendez- vous.

Je n'y trouvai point Ortiz. Je jugeai qu'ennuyée de m'attendre, elle avait regagné son appartement, et que l'heure du berger était passée. Je m'en pris à don Vincent : mais, comme je maudissais ses campagnes, j'entendis sonner dix heures. Je crus que l'horloge allait mal, et qu'il était impossible qu'il ne fût pas du moins une heure après minuit. Cependant je me trompais si bien, qu'un gros

quart d'heure après je comptai encore dix heures à une autre horloge. « Fort bien, dis-je alors en moimême ; je n'ai plus que deux heures entières à garder le mulet. On ne se plaindra pas du moins de mon peu d'exactitude. Que vais-je devenir jusqu'à minuit ? Promenons-nous dans ce jardin, et songeons au rôle que je dois jouer : il est assez nouveau pour moi. Je ne suis point encore fait aux fantaisies des femmes de qualité. Je sais de quelle manière on en use avec les grisettes et les comédiennes. Vous les abordez d'un air familier, et vous brusquez sans façon l'aventure ; mais il faut une autre manœuvre avec une personne de condition. Il faut, ce me semble, que le galant soit poH, complaisant, tendre et respectueux, sans pourtant être timide. Au lieu de vouloir hâter son bonheur par ses emportements, il doit l'attendre d'un moment de faiblesse. »

C'est ainsi que je raisonnais, et je me promettais bien de tenir cette conduite avec Aurore. Je me représentais qu'en peu de temps j'aurais le plaisir de me voir aux pieds de cette aimable dame, et de lui dire mille choses passionnées. Je rappelai même dans ma mémoire tous les endroits de nos pièces de théâtre dont je pouvais me servir dans notre tête-à-tête, et me faire honneur. Je comptais de les bien appliquer, et j'espérais qu'à l'exemple de quelques comédiens de ma connaissance je passerais pour avoir de l'esprit, quoique je n'eusse que de la mémoire. En m'occupant de toutes ces pensées, qui amusaient plus agréablement mon impatience que les récits militaires de mon maître, j'entendis sonner onze heures. «Bon, dis-je alors, je n'ai plus que soixante minutes à attendre ; armons-nous de patience. » Je pris courage, et me replongeai dans ma rêverie, tantôt en continuant

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