LIVRE QUATRIÈME
férablement à tous nos autres domestiques. Je crois que je ne risque rien à vous charger de cette commission. J'espère que vous vous en acquitterez avec tant d'adresse et de discrétion, que je ne me repentirai point de vous avoir mis dans ma confidence. »
Ma maîtresse cessa de parler en cet endroit, pour entendre ce que je lui répondrais là-dessus. J'avais d'abord été déconcerté d'avoir pris si désagréablement le change : mais je me remis promptement l'esprit ; et, surmontant la honte que cause toujours la témérité quand elle est malheureuse, je témoignai à la dame tant de zèle pour ses intérêts, je me dévouai avec tant d'ardeur à son service, que si je ne lui ôtai pas la pensée que je m'étais follement flatté de lui avoir plu, du moins je lui fis connaître que je savais bien réparer une sottise. Je ne demandai que deux jours pour lui rendre bon compte de don Luis. Après quoi la dame Ortiz, que sa maîtresse rappela, me remena dans le jardin, et me dit d'un air railleur, en me quittant : «Bonsoir, Gil Blas ; je ne vous recommande point de vous trouver de bonne heure au premier rendez-vous ; je connais trop votre ponctualité là-dessus pour en être en peine. »
Je retournai dans ma chambre, non sans quelque dépit de voir mon attente trompée. Je fus néanmoins assez raisonnable pour m'en consoler. Je fis réflexion qu'il me convenait mieux d'être le confident de ma maîtresse que son amant. Je songeai même que cela pourrait me mener à quelque chose ; que les courtiers d'amour étaient ordinairement bien payés de leurs peines ; et je me couchai, dans la résolution de faire ce qu'Aurore exigeait de moi. Je sortis pour cet effet le lendemain. La demeure d'un cavalier tel que don Luis ne fut pas
difficile à découvrir. Je m'informai de lui dans le voisinage ; mais les personnes à qui je m'adressai ne purent pleinement satisfaire ma curiosité, ce qui m'obligea le jour suivant à recommencer mes perquisitions. Je fus plus heureux. Je rencontrai par hasard dans la rue un garçon de ma connaissance : nous nous arrêtâmes pour nous parler. Il passa dans ce moment un de ses amis, qui nous aborda, et nous dit qu'il venait d'être chassé de chez don Joseph Pacheco, père de don Luis, pour un quartaut de vin qu'on l'accusait d'avoir bu. Je ne perdis pas une si belle occasion de m'informer de tout ce que je souhaitais d'apprendre ; et je fis tant par mes questions, que je m'en retournai au logis, fort content d'être en état de tenir parole à ma maîtresse. C'était la nuit prochaine que je devais la revoir, à la même heure et de la même manière que la première fois. Je n'eus pas ce soir-là tant d'inquiétude ; et, bien loin de souffrir impatiemment les discours de mon vieux patron, je le remis sur ses campagnes. J'attendis minuit avec la plus grande tranquilhté du monde ; et ce ne fut qu'après l'avoir entendu sonner à plusieurs horloges, que je descendis dans le jardin, sans me pommader et me parfumer : je me corrigeai encore de cela.
Je trouvai au rendez-vous la très fidèle duègne, qui me reprocha malicieusement que j'avais bien rabattu de ma diligence. Je ne lui répondis point, et je me laissai conduire à l'appartement d'Aurore, qui me demanda, dès que je parus, si je m'étais bien informé de don Luis, et si j'avais appris bien des choses. «Oui, madame, lui dis-je, et j'ai de quoi satisfaire votre curiosité. Je vous dirai premièrement qu'il est sur le point de partir pour s'en retourner à Salamanque ^achever ses études. C'est,