LIVRE QUATRIÈME
à ce qu*on m'a dit, un jeune cavalier rempli d'honneur et de probité. Pour du courage, il n'en saurait manquer, puisqu'il est gentilhomme et Castillan. De plus, il a beaucoup d'esprit et les manières fort agréables ; mais ce qui peut-être ne sera guère de votre goût, et ce que je ne puis pourtant me dispenser de vous dire, c'est qu'il tient un peu trop de la nature des jeunes seigneurs ; il est diablement libertin. Savez- vous qu'à son âge il a déjà eu à bail deux comédiennes ? — Que m'apprenezvous ? reprit Aurore. Quelles mœurs ! Mais êtesvous bien assuré, Gil Blas, qu'il mène une vie si Hcencieuse ? — Oh ! je n'en doute pas, madame, lui repartis- je. Un valet qu'on a chassé de chez lui ce matin me l'a dit ; et les valets sont fort sincères quand ils s'entretiennent des défauts de leurs maîtres. D'ailleurs, il fréquente don Alexo Segiar, don Antonio Centellés et don Fernando de Gamboa : cela seul prouve démonstrativement son libertinage. — C'est assez, Gil Blas, dit alors ma maîtresse en soupirant ; je vais, sur votre rapport, combattre mon indigne amour. Quoiqu'il ait déjà de profondes racines dans mon cœur, je ne désespère pas de l'en arracher. Allez, poursuivit-elle en me mettant entre les mains une petite bourse qui n'était pas vide, voilà ce que je vous donne pour vos peines. Gardez-vous bien de révéler mon secret ; songez que je l'ai confié à votre silence. »
J'assurai ma maîtresse que j'étais l'Harpocrate des valets confidents, et qu'elle pouvait demeurer tranquille là-dessus. Après cette assurance, je me retirai, fort impatient de savoir ce qu'il y avait dans la bourse. J'y trouvai vingt pistoles. Aussitôt je pensai qu'Aurore m'en aurait sans doute donné davantage si je lui eusse annoncé une nouvelle agréable, puisqu'elle en payait si bien une chagri-