LIVRE QUATRIÈME
que sur les assurances qu'il lui avait données qu'il n'exigerait jamais d'elle que les faveurs les plus innocentes. Une nuit il la trouva fort inquiète ; elle avait appris que Roger 'était très malade, et qu'il venait de mander Siffredi, comme grand chancelier du royaume, pour le rendre dépositaire de ses dernières volontés. Elle se représentait déjà sur le trône son cher Enrique ; et, craignant de le perdre dans ce haut rang, cette crainte lui causait une étrange agitation ; elle avait même les larmes aux yeux lorsqu'il parut devant elle. « Vous pleurez, madame, lui dit-il : que dois-je penser de la tristesse où je vous vois plongée ? — Seigneur, lui répondit Blanche, je ne puis vous cacher mes alarmes ; le roi votre oncle cessera bientôt de vivre, et vous allez remplir sa place. Quand j'envisage combien votre nouvelle grandeur va vous éloigner de moi, je vous avoue que j'ai de l'inquiétude. Un monarque voit les choses d'un autre œil qu'un amant ; et ce qui faisait tous ses désirs quand il reconnaissait un pouvoir au-dessus du sipn, ne le touche plus que faiblement sur le trône. Soit presseï timent, soit raison, je sens s'élever dans mon cœur des mouvements qui m'agitent, et que ne peut calmer toute la confiance que je dois à vos bontés. Je ne me défie point de la fermeté de vos sentiments ; je ne me défie que de mon bonheur. — Adorable Blanche, répliqua le prince, vos craintes sont obligeantes, et justifient mon attachement à vos charmes ; mais l'excès où vous portez vos défiances offense mon amour, et, si je l'ose dire, l'estime que vous me devez. Non, non, ne pensez pas que ma destinée puisse être séparée de la vôtre ; croyez plutôt que vous seule ferez toujours ma joie et mon bonheur. Perdez donc une crainte vaine : faut-il qu'elle
3o8 GIL BLAS
trouble des moments si doux ? — Ah ! seigneur, reprit la fille de Léontio, dès que vous serez couronné, vos sujets pourront vous demander pour reine une princesse descendue d'une longue suite de rois, et dont l'hymen éclatant joigne de nouveaux États aux vôtres ; et peut-être, hélas ! répondrez-vous à leur attente, même aux dépens de vos plus doux vœux. — Eh ! pourquoi, reprit Enrique avec emportement, pourquoi, trop prompte à vous tourmenter, vous faire une image affligeante, de l'avenir ? Si le ciel dispose du roi mon oncle, et me rend maître de la Sicile, je jure de me donner à vous dans Palerme, en présence de toute ma cour. J'en atteste tout ce qu'on reconnaît de plus sacré parmi nous. »
« Les protestations d'Enrique rassurèrent un peu la fille de Siffredi. Le reste de leur entretien roula sur la maladie du roi. Enrique fit voir la bonté de son naturel ; il plaignit le sort de son oncle, quoiqu'il n'eût pas sujet d'en être fort touché ; et la force du sang lui fit regretter un prince dont la mort lui promettait une couronne. Blanche ne savait pas encore tous les malheurs qui la menaçaient. Le connétable de Sicile, qui l'avait rencontrée comme elle sortait de l'appartement de < son père, un jour qu'il' était venu au château de Belmonte pour quelques affaires importantes, en avait été frappé. Il en fit dès le lendemain la demande à Siffredi, qui agréa sa recherche ; mais la maladie de Roger étant survenue dans ce temps-là, ce mariage demeura suspendu, et Blanche n'en avait point entendu parler.
«Un matin, comme Enrique achevait de s'habiller, il fut surpris de voir entrer dans son appartement Léontio, suivi de Blanche. « Seigneur, lui dit ce ministre, la nouvelle que je vous apporte aura de