‹ Gil Blas. IntrodChapitre 172 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

quoi vous affliger ; mais la consolation qui raccompagne doit modérer votre douleur. Le roi votre oncle vient de mourir ; il vous laisse, par sa mort, héritier de son sceptre. La Sicile vous est soumise. Les grands du royaume attendent vos ordres à Palerme : ils m'ont chargé de les recevoir de votre bouche ; et je viens, seigneur, avec ma fille, vous rendre les premiers et les plus sincères hommages que vous doivent vos nouveaux suj ets. » Le prince, qui savait bien que Roger, depuis deux mois, était atteint d'une maladie qui le détruisait peu à peu, ne fut pas étonné de cette nouvelle. Cependant, frappé du changement subit de sa condition, il sentit naître dans son cœur mille mouvements confus. Il rêva quelque temps, puis, rompant le silence, il adressa ces paroles à Léontio : « Sage Siffredi, je vous regarde toujours comme mon père. Je ferai gloire de me régler par vos conseils, et vous régnerez plus que moi dans la Sicile. » A ces mots, s'approchant d'une table sur laquelle était une écritoire, et prenant une feuille blanche, il écrivit son nom au bas de la page. « Que voulez- vous faire, seigneur ? lui dit Siffredi. — Vous marquer ma reconnaissance et mon estime, répondit Enrique. » Ensuite ce prince présenta la feuille à Blanche, et lui dit : « Recevez, madame, ce gage de ma foi, et de l'empire que je vous donne sur mes volontés. » Blanche la prit en rougissant, et fit cette réponse au prince : « Seigneur, je reçois avec respect les grâces de mon roi ; mais je dépends d'un père, et vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je remette votre billet entre ses mains, pour en faire l'usage que sa prudence lui conseillera. »

« Elle donna effectivement à son père la signature d'Enrique. Alors Siffredi remarqua ce qui jusqu'à ce moment était échappé à sa pénétration. Il

démêla les sentiments du prince, et lui dit : « Votre Majesté n'aura point de reproche à me faire. Je n'abuserai point de la confiance... — Mon cher Léontio, interrompit Enrique, ne craignez point d'en abuser. Quelque usage que vous fassiez de mon billet, j'en approuverai la disposition. Mais allez, continua-t-il, retournez à Palerme, ordonnezy les apprêts de mon couronnement, et dites à mes sujets que je vais sur vos pas recevoir le serment de leur fidélité, et les assurer de mon affection. » Ce ministre obéit aux ordres de son nouveau maître, et prit av,ec sa fille le chemin de Palerme.

« Quelques jours après leur départ, le prince partit aussi de Belmonte, plus occupé de son amour que du haut rang où il allait monter. Lorsqu'on le vit arriver dans la ville, on poussa mille cris de joie ; il entra parmi les acclamations du peuple dans le palais, où tout était déjà prêt pour la cérémonie. Il y trouva la princesse Constance vêtue de longs habillements de deuil. Elle paraissait fort touchée de la mort de Roger. Comme ils se devaient un compliment réciproque sur la mort de ce monarque, ils s'en acquittèrent l'un et l'autre avec esprit, mais avec un peu plus de froideur de la part d' Enrique que de celle de Constance, qui, malgré les démêlés de leur famille, n'avait pu haïr ce prince. Il se plaça sur le trône, et la princesse s'assit 'à ses côtés, sur un fauteuil un peu moins élevé. Les grands du royaume prirent leur place, chacun selon son rang. La cérémonie commença ; et Léontio, comme grand chancelier de l'État et dépositaire du testament du feu roi, en ayant fait l'ouverture, se mit à le lire à haute voix. Cet acte contenait en substance que Roger, se voyant sans enfant, nommait pour son successeur le fils aîné

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