‹ Gil Blas. IntrodChapitre 174 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

« Dès qu'il eut formé ce dessein, il devint plus tranquille *, et, se tournant vers Constance, il lui confirma ce que le grand chancelier avait lu devant toute l'assemblée. Mais, au moment même qu'il se trahissait jusqu'à lui offrir sa foi. Blanche arriva dans la salle du conseil. Elle y venait, par ordre de son père, rendre ses devoirs à la princesse ; et ses oreilles, en entrant, furent frappées des paroles d'Enrique. Outre cela, Léontio, ne voulant pas qu'elle pût douter de son malheur, lui dit en la présentant à Constance : « Ma fille, rendez vos hommages à votre reine ; souhaitez-lui les douceurs d'un règne florissant et d'un heureux hyménée. » Ce coup terrible accabla l'infortunée Blanche. Elle entreprit inutilement de cacher sa douleur ; son visage rougit et pâlit successivement, et tout son corps frissonna. Cependant la princesse n'en eut aucun soupçon ; elle attribua le désordre de son compliment à l'embarras d'une jeune personne élevée dans un désert, et peu accoutumée à la cour. Il n'en fut pas ainsi du jeune roi : la vue de Blanche lui fit perdre contenance, et le désespoir qu'il remarquait dans ses yeux le mettait hors de luimême. Il ne doutait pas que, jugeant sur les apparences, elle ne le crût infidèle. Il aurait eu moins d'inquiétude s'il eût pu lui parler ; mais comment en trouver les moyens, lorsque toute la Sicile, pour ainsi dire, avait les yeux sur lui ? D'ailleurs le cruel Siffredi lui en ôta l'espérance. Ce ministre, qui lisait dans le cœur de ces deux amants, et voulait prévenir les malheurs que la violence de leur amour pouvait causer dans l'État, fit adroitement sortir sa fille de l'assemblée, et reprit avec elle le chemin de Belmonte, résolu, pour plus d'une raison, de la marier au plus tôt.

« Lorsqu'ils y furent arrivés, il lui fit connaître

toute l'horreur de sa destinée. Il lui déclara qu'il l'avait promise au connétable. « Juste ciel ! s'écria-telle, emportée par un mouvement de douleur que la présence de son père ne put réprimer, à quels affreux supplices réseryiez-vous la malheureuse Blanche ? » Son transport même fut si violent, que toutes les puissances de son âme en furent suspendues. Son corps se glaça ; et, devenant froide et pâle, elle tomba évanouie entre les bras de son père. Il fut touché de l'état où il la voyait. Néaçimoins, quoiqu'il ressentît vivement ses peines, sa première résolution n'en fut point ébranlée. Blanche reprit enfin ses esprits, plus par le vif ressentiment de sa douleur que par l'eau que Siffredi lui jeta sur le visage ; et, lorsqu'en ouvrant ses yeux languissants elle l'aperçut qui s'empressait à la secourir, « Seigneur, lui dit-elle d'une voix presque éteinte, j'ai honte de vous laisser voir ma faiblesse ; mais la mort, qui ne peut tarder à finir mes tourments, va bientôt vous délivrer d'une malheureuse fille qui a pu disposer de son cœur sans votre aveu. — Non, ma chère Blanche, répondit Léontio, vous ne mourrez point ; et votre vertu reprendra sur vous son empire. La recherche du connétable vous fait honneur ; c'est le parti le plus considérable de l'État... — J'estime sa persoi;me et son mérite, interrompit Blanche ; mais, seigneur, le roi m'avait fait espérer... — Ma fille, interrompit à son tour Siffredi, je sais tout ce que vous pouvez dire làdessus. Je n'ignore pas votre tendresse pour ce prince, et je ne la désapprouverais pas dans d'autres conjonctures. Vous me verriez même ardent à vous assurer la main d'Enrique, si l'intérêt de sa gloire et celui de l'État ne l'obligeaient pas à la donner à Constance. C'est à la condition seule d'épouser cette princesse que le feu roi l'a désigné

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