‹ Gil Blas. IntrodChapitre 175 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

son successeur. Voulez-vous qu'il vous préfère à la couronne de Sicile ? Croyez que je gémis avec vous du coup mortel qui vous frappe. Cependant, puisque nous ne pouvons aller contre les destinées, faites un effort généreux : il y va de votre gloire de ne pas laisser voir à tout le royaume que vous vous êtes flattée d'une espérance frivole. Votre sensibilité pour le roi donnerait même lieu à des bruits désavantageux pour vous, et le seul moyen de vous en préserver, c'est d'épouser le connétable. Enfin, Blanche, il n'est plus temps de délibérer. Le roi vous cède pour un trône : il épouse Constance. Le connétable a ma parole ; dégagez-la, je vous en prie ; et, s'il est nécessaire, pour vous y résoudre, que je me serve de mon autorité, je vous l'ordonne. » « En achevant ces paroles, il la quitta pour lui laisser faire ses réflexions sur ce qu'il venait de lui dire. Il espérait qu'après avoir pesé les raisons dont il s'était servi pour soutenir sa vertu contre le penchant de son cœur, elle se déterminerait d'ellemême à se donner au connétable. Il n« se trompa point : mais combien en coûta-t-il à la triste Blanche pour prendre cette résolution ! Elle était dans l'état du monde le plus digne de pitié. La douleur de voir ses pressentiments sur l'infidélité d'Enrique tournés en certitude, et d'être contrainte, en le perdant, de se livrer à un homme qu'elle ne pouvait aimer, lui causait des transports d'affliction si violents, que tous ses moments devenaient pour elle des supplices nouveaux. « Si mon malheur est certain, s'écriait-elle, comment y puis-je résister sans mourir ? Impitoyable destinée, pourquoi me repaissais-tu des plus douces espérances, si tu devais me précipiter dans un abîme de maux ? Et toi, perfide amant, tu te donnes à une autre, quand tu me promets une éternelle fidélité I

3i6 GIL BLAS

As-tu donc pu sitôt mettre en oubli la foi que tu m'as jurée ? Pour te punir de m'avoir si cruellement trompée, fasse le ciel que le lit conjugal que tu vas souiller par un parjure soit moins le théâtre de tes plaisirs que de tes remords ! Que les caresses de Constance versent un poison dans ton cœur infidèle ! Puisse ton hymen devenir aussi affreux que le mien ! Oui, traître, je vais épouser le connétable, que je n'aime point, pour me venger de moimême, pour me punir d'avoir si mal choisi l'objet de ma folle passion. Puisque ma religion me défend d'attenter à ma vie, je veux que les jours qui me restent à vivre ne soient qu'un tissu malheureux de peines et d'ennuis. Si tu conserves encore pour moi quelque sentiment d'amour, ce sera me venger aussi de toi que de me jeter à tes yeux entre les bras d'un autre ; et si tu m'as entièrement oubhée, la Sicile du moins pourra se vanter d'avoir produit une femme qui s'est punie elle-même d'avoir trop légèrement disposé de son cœur. »

« Ce fut dans une pareille situation que cette triste victime de Tamour et du devoir passa la nuit qui précéda son mariage avec le connétable. Siffredi, la trouvant le lendemain prête à faire ce qu'il souhaitait, se hâta de profiter de cette disposition favorable. Il fit venir le connétable à Belmonte le jour même, et le maria secrètement avec sa fille dans la chapelle du château. Quelle journée pour Blanche ! Ce n'était point assez de renoncer à une couronne, de perdre un amant aimé et de se donner à un objet haï; il fallait encore qu'elle contraignît ses sentiments devant un mari prévenu pour elle de la passion la plus ardente, et naturellement jaloux. Cet époux, charmé de la posséder, était sans cesse à ses genoux. Il ne lui laissait pas seulement la triste consolation de pleurer

Page 1