‹ Gil Blas. IntrodChapitre 177 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

bougie, et fait une nouvelle recherche dans la chambre en tenant son épée nue. Il n'y trouva toutefois personne, ni aucune marque apparente qu'on y fût entré. Il n'aperçut point de porte secrète, ni d'ouverture par où l'on eût pu passer ; il ne pouvait pourtant s'aveugler lui-même sur les circonstances de son malheur. Il demeura dans une étrange confusion de pensées. De recourir à Blanche, eUe avait trop d'intérêt à déguiser la vérité, pour qu'il en dût attendre le moindre éclaircissement. Il prit le parti d'aller ouvrir son cœur à Léontio, après avoir renvoyé ses gens, en leur disant qu'il croyait avoir entendu quelque bruit dans la chambre, et qu'il s'était trompé. Il rencontra son beau-père qui sortait de son appartement au bruit qu'il avait ouï, et, lui racontant ce qui venait de se passer, il fit ce récit avec toutes les marques d'une extrême agitation et d'une profonde tristesse.

« Siffredi fut surpris iie l'aventure. Quoiqu'elle ne lui parût pas naturelle, il ne laissa pas de la croire véritable ; et, jugeant tout possible à l'amour du roi, cette pensée l'affligea vivement. Mais, bien loin de flatter les soupçons jaloux de son gendre, il lui représenta d'un air d'assurance que cette voix qu'il s'imagina avoir entendue, et cette épée qui s'était opposée à la sienne, ne pouvaient être que des fantômes d'une imagination séduite par la jalousie ; qu'il était impossible que quelqu'un fût entré dans la chambre de sa fille ; qu'à l'égard de la tristesse qu'il avait remarquée dans son épouse, quelque indisposition l'avait peut-être causée ; que l'honneur ne devait point être responsable des altérations du tempérament ; que le changement d'état d'une fille accoutumée à vivre dans un désert, et qui se voit brusquement livrée à un homme qu'elle n'a pas eu le temps de connaître et d'aimer, pouvait

bien être la cause de ces pleurs, de ces soupirs et de cette vive affliction dont il se plaignait ; que Tamour dans le cœur des filles d'un sang noble ne s'allumait que par le temps et par les services ; qu'il l'exhortait à calmer ses inquiétudes, à redoubler sa tendresse et ses empressements pour disposer Blanche à devenir plus sensible ; et qu'il le priait enfin de retourner vers elle, persuadé que ses défiances et son trouble offensaient sa vertu.

« Le connétable ne répondit rien aux raisons de son beau-père, soit qu'en effet il commençât à croire qu'il pouvait s'être trompé dans le désordre où était son esprit, soit qu'il jugeât plus à propos de dissimuler, que d'entreprendre inutilement de convaincre le vieillard d'un événement si dénué de vraisemblance. Il retourna dans l'appartement de sa femme, se remit auprès d'elle, et tâcha d'obtenir du sommeil quelque relâche à ses inquiétudes. Blanche, de son côté, la triste Blanche n'était pas plus tranquille ; elle n'avait que trop entendu les mêmes choses que son époux, et ne pouvait prendre pour illusion une aventure dont elle savait le secret et les motifs. Elle était surprise qu'Enrique cherchât à s'introduire dans son appartement, après avoir donné si solennellement sa foi à la princesse Constance. Au lieu de s'applaudir de cette démarche et d'en sentir quelque joie, elle la regardait comme un nouvel outrage, et son cœur en était tout enflammé de colère.

« Tandis que la fille de Siffredi, prévenue contre le jeune roi, le croyait le plus coupable des hommes, ce malheureux prince, plus épris que jamais de Blanche, souhaitait de l'entretenir, pour la rassurer contre les apparences qui le condamnaient. Il serait venu plus tôt à Belmonte pour cet effet, si tous les soins dont il avait été obligé de s'occuper le lui eus-

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