I. II
son amour. Il cherchait dans son esprit quelque prétexte plausible pour se procurer un entretien secret avec la fille de Siffredi, quand, traversant une petite route qui aboutissait à une des portes du parc, il aperçut auprès de lui deux femmes assises qui s'entretenaient au pied d'un arbre. Il ne douta point que ces personnes ne fussent du château, et cette vue lui causa de l'émotion ; mais il fut bien plus agité lorsque, ces femmes s'étant tournées de son côté au bruit que son cheval faisait en courant, il reconnut sa chère Blanche. EUe s'était échappée du château avec Nise, celle de ses femmes qui avait le plus de part à sa confiance, pour pleurer du moins son malheur en liberté.
« Il vola, il se précipita pour ainsi dire à ses pieds ; et, voyant dans ses yeux tous les signes de la plus profonde affliction, il en fut attendri. « Beile Blanche, lui dit-il, suspendez les mouvements de votre douleur. Les apparences, je l'avoue, me peignent coupable à vos yeux ; mais quand vous serez instruite du dessein que j'ai formé pour vous, ce que vous regardez comme un crime vous paraîtra une preuve de mon innocence et de 'excès de mon amour. » Ces paroles, qu'Enrique croyait capables de modérer l'affliction de Blanche, ne servirent qu'à la redoubler. Elle voulut répondre, mais les sanglots étouffèrent sa voix. Le prince, étonné de son saisissement, lui dit : « Quoi ! madame, je ne puis calmer votre trouble ? Par quel malheur ai-je perdu votre confiance, moi qui mets en péril ma couronne et même ma vie pour me conserver à vous ? » Alors la fille de Léontio, faisant un effort sur elle pour s'expliquer, lui dit : « Seigneur, vos promesses ne sont plus de saison. Rien désormais ne peut lier ma destinée à la vôtre. — Ah ! Blanche, interrompit brusquement Enrique, quelles paroles cruelles me faites-
vous entendre ! Qui peut vous enlever à mon amour? Qui voudra s'opposer à la fureur d'unroi qui mettrait en feu toute la Sicile, plutôt que de vous laisser ravir à ses espérances ? — Tout votre pouvoir, seigneur, reprit languissamment la fille de Siffredi, devient inutile contre les obstacles qui nous séparent. Je suis femme du connétable.
<( — Femme du connétable ! » s'écria le prince en reculant de quelques pas. Il ne put continuer, tant il fut saisi. Accablé de ce coup imprévu, ses forces l'abandonnèrent. Il se laissa tomber au pied d'un arbre qui se trouva derrière lui. Il était pâle, tremblant, défait, et n'avait de libre que les yeux, qu'il attacha sur Blanche d'une manière à lui faire comprendre combien il était sensible au malheur qu'elle lui annonçait. Elle le regardait de son côté d'un air qui lui faisait assez connaître que ses mouvements étaient peu différents des siens ; et ces deux amants infortunés gardaient entre eux un silence qui avait quelque chose d'affreux. Enfin le prince, revenant un peu de son désordre par un eftort de courage, reprit la parole, et dit à Blanche en soupirant : « Madame, qu'avez-vous fait ? Vous m'avez perdu,, et vous vous êtes perdue vous-même par votre créduUté. »
« Blanche fut piquée de ce que le prince semblait lui faire des reproches lorsqu'elle croyait avoir les plus fortes raisons de se plaindre de lui. « Quoi ! seigneur, répondit-elle, vous ajoutez la dissimulation à l'infidélité ! Vouliez-vous que je démentisse mes yeux et mes oreilles, et que, malgré leur rapport, je vous crusse innocent ? Non, seigneur, je vous l'avoue, je ne suis point capable de cet effort de raison. — Cependant, madame, réphqua le roi, ces témoins, qui vous paraissent si fidèles, vous en ont imposé. Ils ont aidé eux-mêmes à vous trahir ;
et il n*est pas moins vrai que je suis innocent et fidèle, qu'il est vrai que vous êtes l'épouse du connétable. — Eh quoi ! seigneur, reprit-elle, je ne vous ai point entendu confirmer à Constance le don de votre main et de votre cœur? Vous n'avez point assuré les grands de l'État que vous rempliriez les volontés du feu roi ? Et la princesse n'a pas reçu les hommages de vos nouveaux sujets, en qualité de reine et d'épouse du prince Enrique ? Mes yeux étaient-ils donc fascinés ? Dites, dites plutôt, infidèle, que vous n'avez pas cru que Blanche dût balancer dans votre cœur l'intérêt d'un trône ; et sans vous abaisser à feindre ce que vous ne sentez plus, et ce que peut-être vous n'avez jamais senti, avouez que la couronne de Sicile vous a paru plus assurée avec Constance qu'avec la fille de Léontio. Vous avez raison, seigneur : un trône éclatant ne m'était pas plus dû que le cœur d'un prince tel que vous. J'étais trop vaine d'oser prétençire à l'un et à l'autre ; mais vous ne deviez pas m'entretenir dans cette erreur. Vous savez les alarmes que je vous ai témoignées sur votre perte, qui me semblait presque infaillible pour moi. Pourquoi m'avez-vous rassurée ? Fallait-il dissiper mes craintes ? J'aurais accusé le sort plutôt que vous, et du moins vous auriez conservé mon cœur, au défaut d'une main qu'un autre n'eût jamais obtenue de moi. Il n'est plus temps présentement de vous justifier. Je suis l'épouse du connétable ; et, pour m'épargner la suite d'un entretien qui fait rougir ma gloire, souffrez, seigneur, que, sans manquer au respect que je vous dois, je quitte un prince qu'il ne m'est plus permis d'écouter. »
« A ces mots, elle s'éloigna d'Enrique avec toute la précipitation dont elle pouvait être capable dans l'état où elle se trouvait. « Arrêtez, madame, s'écria-