LIVRE QUATRIÈME
"tit le roi, je vais vous parler de la même manière. Vous vous plaignez de l'emprisonnement du connétable ! Eh ! n'ai- je point à me plaindre de votre cruauté ? C'est vous, barbare Siffredi, qui m'avez ravi mon repos, et réduit, par vos soins officieux, à envier le sort des plus vils mortels ; car ne vous flattez pas que j'entre dans vos idées. Mon mariage avec Constance est vainement résolu... — ^Quoi ! seigneur, interrompit en frémissant Léontio, vous pourriez ne point épouser la princesse, après l'avoir flattée de cette espérance aux yeux de tous vos peuples ! — Si je trompe leur attente, répliqua le roi, ne vous en prenez qu'à vous. Pourquoi m'avez- vous mis dans la nécessité de leur promettre ce que je ne pouvais leur accorder ? Qui vous obligeait à remplir du nom de Constance un billet que j'avais fait à votre fille ? Vous n'ignoriez pas mon intention : fallaitil tyranniser le cœur de Blanche en lui faisant épouser un homme qu'elle n'aimait pas? Et quel droit avez-vous sur le mien, pour en disposer en faveur d'ime princesse que je hais ? Avez-vous oublié qu'elle est fille de cette cruelle Mathilde, qui, foulant aiix pieds les droits du sang et de l'humanité, fit expirer mon père dans les rigueurs d'une dure captivité ? Et je l'épouserais ! Non, Siffredi, perdez cette espérance ; avant que de voir allumer le flambeau de cet affreux hymen, vous verrez toute la Sicile en flammes, et ses sillons inondés de sang. » « — L'ai-je bien entendu? s'écria Léontio. Ah! seigneur, que me faites- vous envisager? Quelles terribles menaces ! Mais je m'alarme mal à propos, continua-t-il en changeant de ton. Vous chérissez trop vos sujets, pour leur procurer une si triste destinée. Vous ne vous laisserez point surmonter par l'amour ; vous ne ternirez pas vos vertus en tombant dans les faiblesses des hommes ordinaires.
Si j*ai donné ma fille au connétable, je ne Tai fait, seigneur, que pour acquérir à Votre Majesté un sujet vaillant, qui pût appuyer de son bras, et de Tarmée dont il dispose, vos intérêts contre ceux du prince don Pèdre. J'ai cru qu'en le liant à ma famille par des nœuds si étroits... — Eh ! ce sont ces noeuds, s'écria le prince Enrique, ce sont ces funestes nœuds qui m'ont perdu. Cruel ami, pourquoi me porter un coup si sensible? Vous avais-je chargé de ménager mes intérêts aux dépens de mon cœur ? Que ne me laissiez- vous soutenir mes droits moi-même ! Manqué- je de courage pour réduire ceux de mes sujets qui voudront s'y opposer? J'aurais bien su punir le connétable, s'il m'eût désobéi. Je sais que les rois ne sont pas des tyrans, que le bonheur de leurs peuples est leur premier devoir ; mais doivent-ils être les esclaves de leurs sujets ? Et, du moment que le ciel les choisit pour gouverner, perdent-ils le droit que la nature accorde à tous les hommes de disposer de leurs affections ? Ah ! s'ils n'en peuvent jouir comme les derniers des mortels, reprenez, Siffredi, cette souveraine puissance que vous m'avez voulu assurer aux dépens de mon repos.
« — Vous ne pouvez ignorer, seigneur, répliqua le ministre, que c'est au mariage de la princesse que le feu roi votre oncle attache la succession de la couronne. — Et quel droit, repartit Enrique, avait-il lui-même d'étabhr cette disposition ? Avait-il reçu cette indigne loi du roi Charles son frère, lorsqu'il lui succéda ? Deviez- vous avoir la faiblesse de vous soumettre à une condition si injuste? Pour un grand chanceHer, vous êtes bien mal instruit de nos usages. En un mot, quand j'ai promis ma main à Constance, cet engagement n'a pas été volontaire. Je ne prétends point tenir ma pro