‹ Gil Blas. IntrodChapitre 184 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

trop légèrement, vous avez préparé mie étemelle doiileur à deux cœurs qu'un parfait amour aurait rendus contents. f>

« Il acheva ce discours avec des signes si visibles d'un véritable dés^poir, que Blanche en fut touchée. Elle ne douta plus de son innocence : elle en eut d'abord de la joie ; ensuite le sentiment de son infortune en devint plus vif. « Ah ! seigneur, dit-elle au prince, après la disposition que le destin a faite de nous, vous me causez une peine nouvelle en m'apprenant que vous n'étiez pas coupable. Qu'ai-je fait ? Malheureuse ! mon ressentiment m'a séduite : je me suis crue abandonnée ; et, dans mon dépit, j'ai reçu la main du connétable, que mon père m'a présentée. J'ai fait le crime et nos malheurs. Hélas l dans le temps que je vous accusais de me tromper, c'était donc moi, trop crédule amante, qui rompais des nœuds que j'avais juré de rendre éternels I Vengezvous, seigneur, à votre tour. Haïssez l'ingrate Blanche... Oubliez... — Eh ! le puis-je, madame ? interrompit tristement Enrique : le moyen d'arracher de mon cœur une passion que votre injustice même ne saurait éteindre ? — Il faut pourtant vous faire cet effort, seigneur, reprit en soupirant la fille de Siffredi. — Et serez-vous capable de cet effort vous-même? répliqua le roi. — Je ne me promets pas d'y réussir, repartit-elle ; mais je n'épai'gnerai rien pour en venir à bout. — Ah l cruelle, dit le prince, vous oublierez facilement Enrique, puisque vous pouvez en former le dessein. — Quelle est donc votre pensée? dit Blanche d'un ton plus ferme. Vous flattez-vous que je puisse vous permettre de continuer à me rendre des soins ? Non, seigneur, renoncez à cette espérance. Si je n'étais pas née pour être reine, le ciel ne m'a pas non plus formée

pour écouter un amour illégitime. Mon époux est comme vous, seigneur, de la noble maison d'Anjou ; et quand ce que je lui dois n'opposerait pas un obstacle insurmontable à vos galanteries, ma gloire m'empêcherait de les souffrir. Je vous conjure de vous retirer : il ne faut plus nous voir. — Quelle barbarie ! s'écria le roi. Ah ! Blanche, est-il possible que vous me traitiez avec tant de rigueur ? Ce n'est donc point assez pour m' accabler que vous soyez entre les bras du connétable, vous voulez encore m'interdire votre vue, la seule consolation qui me reste ? — Fuyez plutôt, répondit la fille de Siffredi en versant quelques larmes ; la vue de ce qu'on a tendrement aimé n'est plus un bien, lorsqu'on a perdu l'espérance de le posséder. Adieu, seigneur, fuyez-moi ; vous devez cet effort à votre gloire et à ma réputation. Je vous le demande aussi pour mon repos ; car enfin, quoique ma vertu ne soit point alarmée des mouvements de mon cœur, le souvenir de votre tendresse me livre des combats si cruels, qu'il m'en coûte trop pour les soutenir. »

« Elle prononça ces paroles avec tant de vivacité, qu'elle renversa, sans y penser, un flambeau qui était sur une table derrière elle ; la bougie s'éteignit en tombant. Blanche la ramasse ; et, pour la rallumer, elle ouvre la porte de l'antichambre et gagne le cabinet de Nise, qui n'était pas encore couchée : puis elle revient avec de la lumière. Le roi, qui attendait son retour, ne la vit pas plutôt, qu'il se remit à la presser de souffrir son attachement. A la voix de ce prince, le connétable, l'épée à la main, entra brusquement dans la chambre presque en même temps que son épouse ; et s' avançant vers Enrique avec tout le ressentiment que sa rage lui inspirait : « C'en est trop, tyran, lui cria-t-il ;

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