‹ Gil Blas. IntrodChapitre 185 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

ne crois pas que je sois assez lâche pour endurer l'affront que tu fais à mon honneur. — Ah ! traître, lui répondit le roi en se mettant en défense, ne t'imagine pas toi-même pouvoir impunément exécuter ton dessein. » A ces mots, ils commencèrent un combat qui fut trop vif pour durer longtemps. Le connétable, craignant que Siffredi et ses domestiques n'accourussent trop vite aux cris que poussait Blanche, et ne s'opposassent à sa vengeance, ne se ménagea point. Sa fureur lui ôta le jugement ; il prit si mal ses mesures, qu'il s'enferra lui-même dans l'épée de son ennemi ; elle lui entra dans le corps jusqu'à la garde. Il tomba, et le roi s'arrêta dans le moment.

« La fille de Léontio, touchée de l'état où elle voyait son époux, et surmontant la répugnance naturelle qu'elle avait pour lui, se jeta à terre et s'empressa de le secourir. Mais ce malheureux époux était trop prévenu contre elle pour se laisser attendrir aux témoignages qu'elle lui donnait de sa douleur et de sa compassion. La mort dont il sentit les approches, ne put étouffer les transports de sa jalousie. Il n'envisagea, dans ces derniers moments, que le bonheur de son rival ; et cette idée lui parut si affreuse, que, rappelant tout ce qui lui restait de force, il leva son épée qu'il tenait encore et la plongea dans le sein de Blanche. « Meurs, lui dit-il en la perçant ; meurs, infidèle épouse, puisque les nœuds de l'hyménée n'ont pu me conserver une foi que tu m'avais jurée sur les autels ! Et toi, poursuivit-il, Enrique, ne t'applaudis point de ta destinée ! Tu ne saurais jouir de mon malheur ; je meurs content. » En achevant de parler de cette sorte, il expira ; et son visage, tout couvert qu'il était des ombres de la mort, avait encore quelque chose de fier et de terrible. Celui de Blanche offrait

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un spectacle bien diiïérent. Le coup qui Tavait frappée était mortel. Elle tomba sur le corps mourant de son époux ; et le sang de l'innocente victime se confondait avec celui de son meurtrier, qui avait si brusquement exécuté sa cruelle résolution, que le roi n'en avait pu prévenir l'effet.

« Ce prince infortuné fit un cri en voyant tomber Blanche ; et, plus frappé qu'elle du coup qui l'arrachait à la vie, il se mit en devoir de lui rendre les mêmes soins qu'elle avait voulu prendre, et dont elle avait été si mal récompensée. Mais elle lui dit d'une voix mourante : « Seigneur, votre peine est inutile ; je suis la victime que le sort impitoyable demandait. Puisse-t-elle apaiser sa colère, et assurer le bonheur de votre règne ! » Comme elle achevait ces paroles, Léontio, attiré par les cris qu'elle avait poussés, arriva dans la chambre ; et, saisi des objets qui se présentaient à ses yeux, il demeura immobile. Blanche, sans l'apercevoir, continua de parler au roi. « Adieu, prince, lui dit-elle, conservez chèrement ma mémoire ; ma tendresse et mes malheurs vous y obligent. N'ayez point de ressentiment contre mon père. Ménagez ses jours et sa douleur, et rendez justice à son zèle. Surtout faites-lui connaître mon innocence ; c'est ce que je vous recommande plus que toute autre chose. Adieu, mon cher Enrique... je meurs... recevez mon dernier soupir. »

« A ces mots, elle mourut. Le roi garda quelque temps un morne silence. Ensuite il dit à Siffredi, qui paraissait dans un accablement mortel : « Voyez, Léontio, contemplez votre ouvrage ; considérez dans ce tragique événement le fruit de vos soins officieux et de votre zèle pour moi. » Le vieillard ne répondit rien, tant il était pénétré de douleur. Mais pourquoi m'arrêter à décrire des choses

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