LIVRE QUATRIÈME
avec elles. Nous y allâmes tous trois en carrosse, et nous y portâmes toutes les hardes dont nous avions besoin.
L'hôtesse, appelée Bernarda Ramirez, nous reçut avec beaucoup de civilité, et nous conduisit à notre appartement, où nous commençâmes à l'entretenir. Nous convînmes de la nourriture qu'elle aurait soin de nous fournir, et de ce que nous lui donnerions pour cela tous les mois. Nous lui demandâmes ensuite si elle avait bien des pensionnaires. «Je n'en ai pas présentement, nous répondit-elle : je n'en manquerais point si j'étais d'humeur à prendre toutes sortes de personnes, mais je ne veux que de jeunes seigneurs. J'en attends ce soir un qui vient de Madrid ici achever ses études. C'est don Luis Pacheco, un cavalier de vingt ans tout au plus ; si vous ne le connaissez pas personnellement, vous pouvez en avoir entendu parler. — Non, dit Aurore, je n'ignore pas qu'il est d'une illustre famille, mais je ne sais quel homme c'est ; et vous me ferez plaisir de me l'apprendre, puisque }e dois demeurer avec lui. — Seigneur, reprit l'hôtesse en regardant ce faux cavalier, c'est une figure toute brillante ; il est fait à peu près comme vous. Ah ! que vous serez bien ensemble l'un et l'autre ! Par saint Jacques ! je pourrai me vanter d'avoir chez moi les deux plus gentils seigneurs d'Espagne. — Ce don Luis, répliqua ma maîtresse, a sans doute en ce pays-ci des bonnes fortunes ? — Oh ! je vous en assure, repartit la vieille ; c'est un vert galant, sur ma parole ; il n'a qu'à se montrer pour faire des conquêtes. Il a charmé, entre autres, une dame qui a de la jeunesse et de la beauté : on la nomme Isabelle. C'est la fille d'un vieux docteur en droit. Elle est si entêtée, qu'elle en perdra l'esprit assurément. — Et dites-moi, ma bonne,
interrompit Aurore avec précipitation, est-il de son côté fort amoureux d'elle ? — Il l'aimait, répondit Bernarda Ramirez, avant son départ pour Madrid : mais je ne sais s'il l'aime encore ; car il est un peu sujet à caution. Il court de femme en femme, comme tous les jeunes cavaliers ont coutume de faire. »
La bonne veuve n'avait pas achevé de parler, que nous entendîmes du bruit dans la cour. Nous regardâmes aussitôt par la fenêtre, et nous aperçûmes deux hommes qui descendaient de cheval. C'était don Luis Pacheco lui-même, qui arrivait de Madrid avec un valet de chambre. La vieille nous quitta pour aller le recevoir ; et ma maîtresse se disposa, non sans émotion, à jouer le rôle de don Félix. Nous vîmes bientôt entrer dans notre appartement don Luis encore tout botté. « Je viens d'apprendre, dit-il en saluant Aurore, qu'un jeune seigneur tolédan est logé dans cet hôtel ; il veut bien que je lui témoigne la joie que j'ai de loger avec lui ? » Pendant que ma maîtresse répondait à ce comphment, Pacheco me parut surpris de trouver un cavalier si aimable. Aussi ne put-il s'empêcher de lui dire qu'il n'en avait jamais vu de si beau ni de si bien fait. Après force discours pleins de politesse de part et d'autre, don Luis se retira dans l'appartement qui lui était destiné.
Tandis qu'il y faisait ôter ses bottes et changeait d'habit et de hnge, une espèce de page, qui le cherchait pour lui rendre une lettre, rencontra par hasard Aurore sur l'escalier. Il la prit pour don Luis ; et lui remettant le billet dont il était chargé : «Tenez, seigneur cavalier, lui dit-il, quoique je ne connaisse pas le seigneur Pacheco, je ne crois pas avoir besoin de vous demander si vous l'êtes : sur le portrait qu'on m'a fait de ce seigneur, je suis