‹ Gil Blas. IntrodChapitre 198 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Je remerciai Aurore de ses bontés, et, comme elle n'avait plus besoin de moi, j'acceptai d'autant plus volontiers le poste qui se présentait, que je ne sortais point de la famille. J'allai donc un matin, de la part de la nouvelle mariée, chez le seigneur don Gonzale. Il était encore au lit, quoiqu'il fût près de midi. Lorsque j'entrai dans sa chambre, je le trouvai qui prenait un bouillon qu'un page venait de lui apporter. Le vieillard avait la moustache en papillotes, les yeux presque éteints, avec un visage pâle et décharné. C'était un de ces vieux garçons qui ont été fort libertins dans leur jeunesse, et qui ne sont guère plus sages dans un âge plus avancé. Il me reçut agréablement, et me dit que si.- je voulais le servir avec autant de zèle que j'avais servi sa nièce, je pouvais compter qu'il me ferait un heureux sort. Sur cette assurance, je promis d'avoir pour lui le même attachement que j 'avais eu pour elle, et dès ce moment il me retint à son service.

Me voilà donc à un nouveau maître, et Dieu sait quel homme c'était ! Quand il se leva, je crus voir la résurrection du Lazare. Imaginez-vous un grand corps si sec, qu'en le voyant à nu on aurait fort bien pu apprendre l'ostéologie. Il avait les jambes si menues, qu'elles me parurent encore très fines, après qu'il eut mis trois ou quatre paires de bas l'une sur l'autre. Outre cela, cette momie vivante était asthmatique, et toussait à chaque parole qui lui sortait de la bouche. Il prit d'abord du chocolat. Il demanda ensuite du papier et de l'encre, écrivit un billet qu'il cacheta, et le fit porter à son adresse par le page qui lui avait donné un bouillon ; puis se tournant de mon côté : « Mon ami, me dit-il, c'est toi que je prétends désormais charger de mes commissions, et particulièrement de celles qui regarderont dofia Eufrasia. Cette dame est une jeune

personne que j'aime, et dont je suis tendrement aimé. »

«Bon Dieu! dis-je aussitôt en moi-même; eh! comment les jeunes gens pourront-ils s'empêcher de croire qu'on les aime, puisque ce vieux penard s'imagine qu'on l'idolâtre. — Gil Blas, poursuivit-il, je te mènerai chez elle dès aujourd'hui : j'y soupe presque tous les soirs. Tu verras une personne tout aimable, tu seras charmé de son air sage et retenu. Bien loin de ressembler à ces petites étourdies qui donnent dans la jeunesse et s'engagent sur les apparences, elle a l'esprit déjà mûr et judicieux ; elle veut des sentiments dans un homme, et préfère aux figures les plus brillantes un amant qui sait aimer. » Le seigneur don Gonzale ne borna point là l'éloge de sa maîtresse : il entreprit de la faire passer pour l'abrégé de toutes les perfections ; mais il avait un auditeur assez difficile à persuader là-dessus. Après toutes les manœuvres que j'avais vu faire aux comédiennes, je ne croyais pas les vieux seigneurs fort heureux en amour. Je feignis pourtant, par complaisance, d'ajouter foi à tout ce que me dit mon maître ; je fis plus, je vantai le discernement et le bon goût d'Eufrasie. Je fus même assez impudent pour avancer qu'elle ne pouvait avoir de galant plus aimable. Le bonhomme ne sentit point que je lui donnais de l'encensoir par le nez ; au contraire, il s'applaudit de mes paroles : tant il est vrai qu'un flatteur peut tout risquer avec les grands ; ils se prêtent jusqu'aux flatteries les plus outrées.

Le vieillard, après avoir écrit, s'arracha quelques poils de la barbe avec des pincettes ; puis il se lava les yeux, pour ôter une épaisse chassie dont ils étaient pleins. Il lava aussi ses oreilles, ensuite ses mains ; et, quand il eut fait toutes ses ablutions, il

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