‹ Gil Blas. IntrodChapitre 199 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

teignit en noir sa moustache, ses sourcils et ses cheveux. Il fut plus longtemps à sa toilette qu'une vieille douairière qui s'étudie à cacher l'outrage des années. Comme il achevait de s'ajuster, il entra un autre vieillard de ses amis, qu'on nommait le comte d'Asumar. Quelle différence il y avait entre eux ! Celui-ci laissait voir ses cheveux blancs, s'appuyait sur un bâton, et semblait se faire honneur de sa vieillesse, au lieu de vouloir paraître j eune. «Seigneur Pacheco, dit-il en entrant, je viens vous demander à dîner. — Soyez le bienvenu, comte, répondit mon maître.» En même temps ils s'embrassèrent l'un l'autre, s'assirent, et commencèrent à s'entretenir en attendant qu'on servît.

Leur conversation roula d'abord sur une course de taureaux qui s'était faite depuis peu de jours. Ils parlèrent des cavaliers qui y avaient montré le plus d'adresse et de vigueur ; et là-dessus le vieux comte, tel que Nestor, à qui toutes les choses présentes donnaient occasion de louer les choses passées, dit en soupirant : «Hélas ! je ne vois point aujourd'hui d'hommes comparables à ceux que j'ai vus autrefois, ni les tournois ne se font pas avec autant de magnificence qu'on les faisait dans ma jeunesse. » Je riais en moi-même de la prévention du bon seigneur d'Asumar, qui ne s'en tint pas aux tournois : je me souviens, quand il fut à table et qu'on apporta le fruit, qu'il dit, en voyant de fort belles pêches qu'on avait servies : « De mon temps, les pêches étaient bien plus grosses qu'elles ne le sont à présent ; la nature s'affaiblit de jour en jour. — Sur ce pied-là, dis-je alors en moi-même en souriant, les pêches du temps d'Adam devaient être d'une grosseur merveilleuse. »

Le comte d'Asumar demeura presque jusqu'au soir avec mon maître, qui ne se vit pas plutôt

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débarrassé de lui, qu'il sortit en me disant de le suivre. Nous allâmes chez Eufrasie, qui logeait à cent pas de notre maison, et nous la trouvâmes dans un appartement des plus propres. Elle était galamment habillée, et avait un air de jeunesse qui me la fit prendre pour une mineure, bien qu'elle eût trente bonnes années pour le moins. Elle pouvait passer pour jolie, et j'admirai bientôt son esprit. Ce n'était pas une de ces coquettes qui n'ont qu'un babil brillant avec des manières libres : elle avait de la modestie dans son action comme dans ses discours, et elle parlait le plus spirituellement du monde, sans paraître se donner pour spirituelle. Je la considérais avec un extrême étonnement. « O ciel ! disais-je, est-il possible qu'une personne qui se montre si réservée soit capable de vivre dans le libertinage ? » Je m'imaginais que toutes les femmes galantes devaient être effrontées. J'étais surpris d'en voir une modeste en apparence, sans faire réflexion que ces créatures savent se composer, et se conformer au caractère des gens riches et des seigneurs qui tombent entre leurs mains. Ces payeurs veulent-ils de l'emportement, elles sont vives et pétulantes. Aiment-ils la retenue, elles se parent d'un extérieur sage et vertueux. Ce sont de vrais caméléons qui changent de couleur suivant l'humeur et le génie des hommes qui les approchent. Don Gonzale n'était pas du goût des seigneurs qui demandent des beautés hardies ; il ne pouvait souffrir celles-là, et il fallait, pour le piquer, qu'une femme eût un air de vestale : aussi Eufrasie, se réglant là-dessus, faisait voir que les bonnes comédiennes n'étaient pas toutes à la comédie. Je laissai mon maître avec sa nymphe, et je descendis dans une salle où je trouvai une vieille femme de chambre, que je reconnus pour une soubrette qui avait été

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