LIVRE PREMIER
« Messieurs, vous saurez que je suis fils unique d'un riche bourgeois de Madrid. Le jour de ma naissance fut célébré dans la famiUe par des réjouissances infinies. Mon père, qui était déjà vieux, sentit une joie extrême de se voir un héritier, et ma mère entreprit de me nourrir de son propre lait. Mon aïeul maternel vivait encore en ce tempslà. C'était un bon vieillard qui ne se mêlait plus de rien que de dire son rosaire et de raconter ses exploits guerriers ; car il avait longtemps porté les armes, et souvent il se vantait d'avoir vu le feu. Je devins insensiblement l'idole de ces trois personnes ; j'étais sans cesse dans leurs bras. De peur que l'étude ne me fatiguât dans mes premières années, on me les laissa passer dans les amusements les plus puérils. Il ne faut pas, disait mon père, que les enfants s'apphquent sérieusement, que le temps n'ait un peu mûri leur esprit. En attendant cette maturité, je n'apprenais ni à hre ni à écrire : mais je ne perdais pas pour cela mon temps. Mon père m'enseignait mille sortes de jeux. Je connaissais parfaitement les cartes, je savais jouer aux dés, et mon grand-père m'apprenait des romances sur les expéditions militaires où il s'était trouvé. Il me chantait tous les jours les mêmes couplets ; et lorsque, après avoir répété pendant trois mois dix ou douze vers, je venais à les réciter sans faute, mes parents admiraient ma mémoire. Ils ne paraissaient pas moins contents de mon esprit, quand, profitant de la liberté que j'avais de tout dire, j'interrompais leur entretien, pour parler à tort et à travers. Ah î qu'il est joli l s'écriait mon père en me regardant avec des yeux charmés. Ma mère m'accablait aussitôt de caresses, et mon grand-père en pleurait de joie. Je faisais aussi devant eux impunément les actions les plus
indécentes ; ils me pardonnaient tout : ils m'adoraient. Cependant j'entrais déjà dans ma douzième année, et je n'avais point encore eu de maître. On m'en donna un ; mais il reçut en même temps des ordres précis de m' enseigner sans en venir aux voies de fait ; on lui permit seulement de me menacer quelquefois, pour m' inspirer un peu de crainte. Cette permission ne fut pas fort salutaire : car, ou je me moquais des menaces de mon précepteur, ou bien, les larmes aux yeux, j'allais me plaindre à ma mère ou à mon aïeul, et je leur faisais accroire qu'il m'avait fort maltraité. Le pauvre diable avait beau venir me démentir, il n'en était pas pour cela plus avancé ; il passait pour un brutal, et l'on me croyait toujours plutôt que lui. Il arriva même un jour que je m'égratignai moi-même ; puis je me mis à crier comme si l'on m'eût écorché : ma mère accourut, et chassa le maître sur-le-champ, quoiqu'il protestât et prît le ciel à témoin qu'il ne m'avait pas touché.
« Je me défis ainsi de tous mes précepteurs, jusqu'à ce qu'il vînt s'en présenter un tel qu'il me le fallait. C'était un bachelier d'Alcala. L'excellent maître pour un enfant de famille î II aimait les femmes, le jeu et le cabaret : je ne pouvais être en meilleures mains. Il s'attacha d'abord à gagner mon esprit par la douceur : il y réussit, et par là se fit aimer de mes parents, qui m'abandonnèrent à sa conduite. Ils n'eurent pas sujet de s'en repentir; il me perfectionna de bonne heure dans la science du monde. A force de me mener avec lui dans tous les lieux qu'il aimait, il m'en inspira si bien le goût, qu'au latin près je devins un garçon universel. Dès qu'il vit que je n'avais plus besoin de ses préceptes, il alla les offrir ailleurs.
« Si dans mon enfance j'avais vécu au logis fort