LIVRE PREMIER
librement, ce fut bien autre chose quand je commençai à devenir maître de mes actions. Ce fut dans ma famille que je fis Fessai de mon impertinence. Je me moquais à tout moment de mon père et de ma mère. Ils ne faisaient que rire de mes saillies ; et plus elles étaient vives, plus ils les trouvaient agréables. Cependant je faisais toutes sortes de débauches avec des jeunes gens de mon humeur ; et comme nos parents ne nous donnaient pas assez d'argent pour continuer une vie si délicieuse, chacun dérobait chez lui ce qu'il pouvait prendre ; et, cela ne suffisant point encore, nous commençâmes à voler la nuit, ce qui n'était pas un petit supplément. Malheureusement le corrégidor apprit de nos nouvelles. Il voulut nous faire arrêter ; mais on nous avertit de son mauvais dessein. Nous eûmes recours à la fuite, et nous nous mîmes à exploiter sur les grands chemins. Depuis ce tempslà, messieurs. Dieu m'a fait la grâce de vieilHr dans ma profession, malgré les périls qui y sont attachés. » Le capitaine cessa de parler en cet endroit, et le lieutenant, comme de raison, prit la parole après lui : « Messieurs, dit-il, une éducation tout opposée à celle du seigneur Rolando a produit le même effet. Mon père était un boucher de Tolède ; il passait, avec justice, pour le plus grand brutal de sa communauté, et ma nière n'avait pas un naturel plus doux. Ils me fouettaient dans mon enfance comme à l'envi l'un de l'autre ; j'en recevais tous les jours mille coups. La moindre faute que je commettais était suivie des plus rudes châtiments. J'avais beau demander grâce les larmes aux yeux, et protester que je me repentais de ce que j'avais fait, on ne me pardonnait rien, et le plus souvent on me frappait sans raison. Quand mon père me battait, ma mère, comme s'il ne s'en fût pas bien
acquitté, se mettait de la partie, au lieu d'intercéder pour moi. Ces traitements m'inspirèrent tant d'aversion pour la maison paternelle, que je la quittai avant que j'eusse atteint ma quatorzième année. Je pris le chemin d'Aragon, et me rendis à Saragosse en demandant l'aumône. Là je me faufilai avec des gueux qui menaient une vie assez heureuse. Ils m'apprirent à contrefaire l'aveugle, à paraître estropié, à mettre sur les jambes des ulcères postiches, etc. Le matin, comme des acteurs qui se préparent à jouer une comédie, nous nous disposions à faire nos personnages. Chacun courait à son poste ; et le soir, nous réunissant tous, nous nous réjouissions pendant la nuit aux dépens de ceux qui avaient eu pitié de nous pendant le jour. Je m'ennuyai pourtant d'être avec ces misérables ; et, voulant vivre avec de plus honnêtes gens, je m'associai avec des chevaliers d'industrie. Ils m'apprirent à faire de bons tours : mais il nous fallut bientôt sortir de Saragosse, parce que nous nous brouillâmes avec un homme de justice qui nous avait toujours protégés. Chacun prit son parti. Pour moi, qui me sentais de la disposition à faire des coups hardis, j'entrai dans une troupe d'hommes courageux qui faisaient contribuer les voyageurs ; et je me suis si bien trouvé de leur façon de vivre, que je n'en ai pas voulu chercher d'autre depuis ce temps-lâ. Je sais donc, messieurs, très bon gré à mes parents de m'avoir si maltraité ; car, s'ils m'avaient élevé im peu plus doucement, je ne serais présentement, sans doute, qu'un malheureux boucher, au lieu que j'ai l'honneur d'être votre lieutenant. »
« Messieurs, dit alors un jeime voleur qui était entre le capitaine et le Heutenant, sans; vanité, les histoires que nous venons d'entendre ne sont