LIVRE QUATRIÈME
qu'ayant un aussi grand sujet qu'il en avait de se plaindre de sa nymphe, il ne revînt détaché de ses attraits, ou tout au moins résolu d'y renoncer. Dans cette pensée, je m'applaudissais de mon ouvrage. Je me représentais le plaisir qu'auraient les héritiers naturels de don Gonzale, quand ils apprendraient que leur parent n'était plus le jouet d'une passion si contraire à leurs intérêts. Je me flattais qu'ils m'en tiendraient compte, et qu'enfin j'allais me distinguer des autres valets de chambre, qui sont ordinairement plus disposés à maintenir leurs maîtres dans la débauche qu'à les en retirer. J'aimais l'honneur, et je pensais avec plaisir que je passerais pour le coryphée des domestiques ; mais une idée si agréable s'évanouit quelques heures après. Mon patron arriva. « Mon ami, me ditil, je viens d'avoir un entretien très vif avec Eufrasie. Je l'ai traitée d'ingrate et de perfide ; je l'ai accablée de reproches. Sais-tu bien ce qu'elle m'a répondu ? que j'avais toft d'écouter des valets. Elle soutient que tu m'as fait un faux rapport. Tu n'es, si on l'en croit, qu'un imposteur, qu'un valet dévoué à mes neveux, pour l'amour de qui tu n'épargnerais rien pour me brouiller avec elle. J'ai vu couler de ses yeux des pleurs, mais des pleurs véritables. Elle m'a juré, par ce qu'il y a de plus sacré, qu'elle ne t'a fait aucune proposition, et qu'elle ne voit pas un homme. Béatrix, qui me paraît une bonne fille, incapable de mentir, m'a protesté la même chose ; de sorte que malgré moi ma colère s'est apaisée. —
« Hé quoi ! monsieur, interrompis-je avec douleur, doutez- vous de ma sincérité ? vous défiez- vous... — Non, mon enfant, interrompit-il à son tour ; je te rends justice. Je ne te crois point d'accord avec mes neveux. Je suis persuadé que mon intérêt
seul te touche, et je t'en sais bon gré ; mais, après tout, les apparences sont trompeuses : peut-être ri'as-tu pas vu effectivement ce que tu t'imaginais voir ; et, d9.ns ce cas, juge jusqu'à quel point ton accusation doit être désagréable à Eufrasie ! Quoi qu'il en soit, c'est une femme que je ne puis m'empêcher d'aimer ; c'est mon sort : il faut même que je lui fasse le sacrifice qu'elle exige de mon amour, et ce sacrifice est de te donner ton congé. J'en suis fâché, mon pauvre Gil Blas, poursuivit-il, et je t'assure que je n'y ai consenti qu'à regret ; mais je ne saurais faire autrement : compatis à ma faiblesse ; ce qui doit te consoler, c'est que je ne te renverrai pas sans récompense. De plus, je prétends te placer chez une dame de mes amies, où tu seras fort agréablement. »
Je fus bien mortifié de voir tourner ainsi mon zèle contre moi. Je maudis Eufrasie, et déplorai la faiblesse de don Gonzale, de s'en être laissé posséder. Le bon vieillard sentait assez qu'en me congédiant pour plaire seulement à sa maîtresse, il ne faisait pas une action des plus viriles : aussi, pour compenser sa mollesse et me mieux faire avaler la pilule, il me donna cinquante ducats, et me mena le jour suivant chez la marquise de Chaves, à laquelle il dit, en ma présence, que j'étais un jeune homme qui n'avait que de bonnes qualités; qu'il m'aimait, et que, des raisons de famille ne lui permettant pas de me retenir à son service, il la priait de me prendre au sien. Elle me reçut dès ce moment au nombre de ses domestiques, si bien que je me trouvai tout à coup dans une nouvelle maison.