LIVRE QUATRIÈME
goût. Don Gonzale, sec et pâle comme je l'ai peint, avait l'air d'un agonisant quand il voulait faire les doux yeux ; et mon infante, à m.esure que je me montrais plus passionné, prenait des manières enfantines, et faisait tout le manège d'une vieille coquette : aussi avait-elle quarante ans d'école pour le moins. Elle s'était raffinée au service de quelques-unes de ces héroïnes de galanterie qui savent plaire jusque dans leur vieillesse, et qui meurent chargées des dépouilles de deux ou trois géhérations.
Je ne me contentais pas d'aller tous les soirs avec mon maître chez Eufrasie, j'y allais quelquefois tout seul pendant le jour, et je m'attendais toujours à trouver dans cette maison quelque jeune galant caché ; mais, à quelque heure que j'y entrasse, je n'y rencontrais jamais d'homme, pas même de femme d'un air équivoque. Je n'y découvrais pas la moindre trace d'infidélité : ce qui ne m' étonnait pas peu ; car, quoique Béatrix m'eût assuré que sa maîtresse ne recevait aucune visite masculine, je ne pouvais penser qu'une si jolie dame fût exactement fidèle à don Gonzale. En quoi certes je ne faisais pas un jugement téméraire ; et la belle Eufrasie, comme vous le verrez bientôt, pour attendre plus patiemment la succession de mon maître, s'était pourvue d'un amant plus convenable à une femme de son âge.
Un matin, je portais à mon ordinaire un billet doux à la princesse. J'aperçus, tandis que j'étais dans sa chambre, les pieds d'un homme caché derrière une tapisserie. Je me gardai bien de faire connaître que je les voyais, et, sitôt que j'eus fait ma commission, je sortis sans faire semblant de les avoir remarqués ; mais, quoique cet objet dût peu me surprendre, et que la chose ne roulât
pas sur mon compte, je ne laissai pas d'en être fort ému. « Ah î perfide, disais-je, avec indignation, scélérate Eufrasie ! tu n'es pas satisfaite d'imposer à un bon vieillard en lui persuadant que tu l'aimes ; il faut que tu te livres à un autre, pour mettre le comble à ta trahison ! » Que j'étais fat, quand j'y pense, de raisonner de la sorte ! Il fallait plutôt rire de cette aventure, et la regarder comme une compensation des ennuis et des langueurs qu'il y avait dans le commerce de mon maître. J'aurais du moins mieux fait de n'en dire mot, que de me servir de cette occasion pour faire le bon valet. Mais, au lieu de modérer mon zèle, j'entrai avec chaleur dans les intérêts de don Gonzale, et lui fis un fidèle rapport de ce que j'avais vu ; j'ajoutai même à cela qu'Eufrasie m'avait voulu séduire. Je ne dissimulai rien de tout ce qu'elle m'avait dit, et il ne tint qu'à lui de connaître parfaitement sa maîtresse. Il me fit quelques questions, comme s'il n'eût pas entièrement ajouté foi à ce que je venais de lui rapporter ; mais telles furent mes réponses, qu'elles lui ôtérent la satisfaction d'en pouvoir douter. Il en fut frappé, malgré le sang-froid qu'il conservait dans tout autre chose ; et une petite émotion de colère qui parut sur son visage sembla présager que la dame ne lui serait pas impimément infidèle. « C'est assez, Gil Blas, me dit-il ; je suis très sensible à l'attachement que je te vois à mon service, et ta fidélité me plaît. Je vais tout à l'heure chez Eufrasie. Je veux l'accabler de reproches, et rompre avec l'ingrate. » A ces mots il sortit effectivement pour se rendre chez elle ; et il me dispensa de le suivre, pour m'épargner le mauvais rôle que j'aurais eu à jouer pendant leur éclaircissement.
J'attendis le plus impatiemment du monde que mon maître fût de retour. Je ne doutais pomt