‹ Gil Blas. IntrodChapitre 207 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Je comptais bien de remporter une victoire aisée, et de m'en faire un mérite auprès de Porcie ; mais l'événement ne répondit point à mon attente. Le petit secrétaire, qui avait deux ou trois ans de salle, me désarma comme un enfant; et me présentant la pointe de son épée : « Prépare-toi, me dit-il, à recevoir le coup de la mort, ou bien donne-moi ta parole d'honneur que tu sortiras aujourd'hui de chez la marquise de Chaves, et que tu ne penseras plus à Porcie. » Je lui fis volontiers cette promesse, et je la tins sans répugnance. Je me faisais une peine de paraître devant les domestiques de notre hôtel après avoir été vaincu, et surtout devant la belle Hélène qui avait fait le sujet de notre combat. Je ne retournai au logis que pour y prendre tout ce que j'avais de nippes et d'argent ; et dès le même jour je marchai vers Tolède, la bourse assez bien garnie, et le dos chargé d'un paquet composé de toutes mes bardes. Quoique je ne me fusse point engagé à quitter le séjour de Madrid, je jugeai à propos de m'en écarter, du moins pour quelques années. Je formai la résolution de parcourir l'Espagne, et de m'arrêter de ville en ville. «L'argent que j'ai, disais-je, me mènera loin : je ne le dépenserai pas indiscrètement ; et, quand je n'en aurai plus, je me remettrai à servir. Un garçon fait comme je suis trouvera des conditions de reste, quand il lui plaira d'en chercher ; je n'aurai qu'à choisir. » J'avais particulièrement envie de voir Tolède ; j'y arrivai au bout de trois jours. J'allai loger dans une bonne hôtellerie, où je passai pour un cavalier d'importance, à la faveur de mon habit d'homme à bonnes fortunes, dont je ne manquai pas de me parer ; et, par des airs de petit-maître que j'affectai de me donner, il dépendit de moi de Her commerce avec de jolies femmes qui demeuraient dans mon

voisinage : mais ayant appris qu'il fallait débuter chez elles par une grande dépense, cela brida mes désirs ; et me sentant toujours du goût pour les voyages, après avoir vu tout ce qu'on voit de curieux à Tolède, j'en partis un jour au lever de l'aurore, et pris le chemin de Cuenca, dans le dessein d'aller en Aragon. J'entrai la seconde journée dans une hôtellerie que je trouvai sur la route ; et, dans le temps que je commençais à m'y rafraîchir, il survint une troupe d'archers de la sainte Hermandad. Ces messieurs demandèrent du vin, se mirent à boire, et j'entendis qu'en buvant ils faisaient le portrait d'un jeune homme qu'ils avaient ordre d'arrêter. « Le cavalier, disait l'un d'entre eux, n'a pas plus de vingt-trois ans ; il a de longs cheveux noirs, une belle taille, le nez aquilin, et il est monté sur un cheval bai-brun. »

Je les écoutai sans paraître faire quelque attention à ce qu'ils disaient, et véritablement je ne m'en souciais guère. Je les laissai dans l'hôtellerie, et continuai mon chemin. Je n'eus pas fait un demi-quart de heue, que je rencontrai un jeune cavalier fort bien fait, et monté sur un cheval châtain. « Par ma foi, dis-je en moi-même, voici l'homme que les archers cherchent, ou je suis bien trompé. Il a une longue chevelure noire et le nez aquilin ; c'est assurément lui qu'on veut pincer. Il faut que je lui rende un bon office. « Seigneur, lui dis-je, permettez-moi de vous demander si vous n'avez point sur les bras quelque affaire d'honneur. » Le jeune homme, sans me répondre, jeta les yeux sur moi, et parut surpris de la question. Je l'assurai que ce n'était point par curiosité que je venais de lui adresser ces paroles. Il en fut bien persuadé quand je lui eus rapporté tout ce que j'avais entendu dans l'hôtellerie. « Généreux inconnu, me dit-il, je

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