‹ Gil Blas. IntrodChapitre 208 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

ne vous dissimulerai point que j'ai sujet de croire qu'effectivement c'est à moi que ces archers en veulent ; ainsi je vais suivre une autre route pour les éviter. — Je suis d'avis, lui repli quai-je, que nous cherchions un endroit où vous soyez sûrement, et où nous puissions nous mettre à couvert d'un orage que je vois dans l'air, et qui va bientôt tomber. » En même temps nous découvrîmes et gagnâmes une allée d'arbres assez touffus, qui nous conduisit au pied d'une montagne, où nous trouvâmes un ermitage.

C'était une grande et profonde grotte que le temps avait percée dans la montagne ; et la main des hommes y avait ajouté un avant-corps de logis bâti de rocailles et de coquillages, et tout couvert de gazon. Les environs étaient parsemés de mille sortes de fleurs qui parfumaient l'air ; et l'on voyait auprès de la grotte une petite ouverture dans la montagne, par où sortait avec bruit une source d'eau qui courait se répandre dans une prairie. Il y avait à l'entrée de cette maison solitaire un bon ermite qui paraissait accablé de vieillesse. Il s'appuyait d'une main sur un bâton, et de l'autre il tenait un rosaire à gros grains, de vingt dizaines pour le moins. Il avait la tête enfoncée dans un bonnet de laine brune à longues oreilles, et sa barbe, plus blanche que la neige, lui descendait jusqu'à la ceinture. Nous nous approchâmes de lui. « Mon père, lui dis-je, voulez- vous bien que nous vous demandions un asile contre l'orage qui nous menace? — Venez, mes enfants, répondit l'anachorète après m' avoir regardé avec attention ; cet ermitage vous est ouvert, et vous y pourrez demeurer tant qu'il vous plaira. Pour votre cheval, ajouta-t-il en nous montrant l' avant-corps de logis, il sera fort bien là. » Le cavaher qui m'accompagnait y fit entrer

son cheval, et nous suivîmes le vieillard dans la grotte.

Nous n'y fûmes pas plutôt, qu'il tomba une grosse pluie, entremêlée d'éclairs et de coups de tonnerre épouvantables. L'ermite se mit à genoux devant une image de saint Pacôme qui était collée contre le mur, et nous en fîmes autant à son exemple. Cependant le tonnerre cessa. Nous nous levâmes ; mais comme la pluie continuait, et que la nuit n'était pas fort éloignée, le vieillard nous dit : « Mes enfants, je ne vous conseille pas de vous remettre en chemin par ce temps-là, à moins que vous n'ayez des affaires bien pressantes. » Nous répondîmes, le jeune homme et moi, que nous n'en avions point qui nous défendissent de nous arrêter, et que, si nous n'appréhendions pas de l'incommoder, nous le prierions de nous laisser passer la nuit dans son ermitage. « Vous ne m'incommoderez point, réphqua l'ermite. C'est vous seuls qu'il faut plaindre. Vous serez fort mal couchés, et je n'ai à vous offrir qu'un repas d'anachorète. »

Après avoir ainsi parlé, le saint homme nous fit asseoir à une petite table ; et nous présentant quelques ciboules, avec un morceau de pain et une cruche d'eau : « Mes enfants, reprit-il, vous voyez mes repas ordinaires ; mais je veux aujourd'hui faire un excès pour l'amour de vous. » A ces mots, il alla prendre un peu de fromage et deux poignées de noisettes qu'il étala sur la table. Le jeune homme, qui n'avait pas un grand appétit, ne fit guère d'honneur à ces mets. « Je m'aperçois, lui dit l'ermite, que vous êtes accoutumé à de meilleures tables que la mienne, ou plutôt que la sensualité a corrompu votre goût naturel. J'ai été comme vous dans le monde. Les viandes les plus délicates, les ragoûts les plus exquis n'étaient pas trop bons

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