‹ Gil Blas. IntrodChapitre 212 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

combat ne dura pas longtemps. Soit'' qu'il s'y prît avec trop d'ardeur, soit que je fusse plus adroit que lui, je le perçai bientôt d'un coup mortel. Je le vis chanceler et tomber. Alors, ne songeant plus qu'à me sauver, je montai sur son propre cheval, et pris la route de Tolède. Je n'osai retourner chez le baron de Steinbach, jugeant bien que mon aventure ne ferait que l'affliger ; et, quand je me représentais tout le péril où j'étais, je croyais ne pouvoir assez tôt m'éloigner de Madrid.

« En faisant là-dessus les plus tristes réflexions, je marchai le reste de la nuit et toute la matinée. Mais sur le midi il fallut m'arrêter pour faire reposer mon cheval et laisser passer la chaleur, qui devenait insupportable. Je demeurai dans un village jusqu'au coucher du soleil ; après quoi, voulant aller tout d'une traite à Tolède, je continuai mon chemin. J'avais déjà gagné Illescas et deux lieues par delà, lorsque, environ sur le minuit, un orage pareil à celui d'aujourd'hui vint me surprendre au milieu de la campagne. Je m'approchai des murs d'un j ardin que j e découvris à quelques pas de moi ; et, ne trouvant pas d'abri plus commode, je me rangeai avec mon cheval, le mieux qu'il me fut possible, auprès de la porte d'un cabinet qui était au bout du mur, et au-dessus de laquelle il y avait un balcon. Comme je m'appuyais contre la porte, je sentis qu'elle était ouverte; ce que j'attribuai à la négligence des domestiques. Je mis pied à terre ; et, moins par curiosité que pour être mieux à couvert de la pluie qui ne laissait pas de m'incommoder sous le balcon, j'entrai dans le bas du cabinet avec mon cheval, que je tirais par la bride.

^ « Je m'attachai, pendant l'orage, à observer les lieux où j'étais; et, quoique je n'en pusse guère

juger qu'à la faveur des éclairs, je connus bien que c'était une maison qui ne devait point appartenir à des personnes du commun. J'attendais toujours que la pluie cessât, pour me remettre en chemin ; n^iais une grande lumière que j'aperçus de loin me fit prendre une autre résolution. Je laissai mon cheval dans le cabinet, dont j'eus soin de fermer la porte ; je m'avançai vers cette lumière, persuadé que l'on était encore sur pied dans cette maison, et résolu d'y demander un logement pour cette nuit. Après avoir traversé quelques allées, j'arrivai près d'un salon, dont je trouvai aussi la porte ouverte. J'y entrai; et, quand j'en eus vu toute la magnificence à la faveur d'un beau lustre de cristal où il y avait quelques bougies, je ne doutai point que je ne fusse chez un grand seigneur. Le pavé en était de marbre, le lambris fort propre et artistement doré, la corniche admirablement bien travaillée, et le plafond me parut l'ouvrage des plus habiles peintres. Mais ce que je regardai particulièrement, ce fut une infinité de bustes de héros espagnols, que soutenaient des escabellons de marbre jaspé qui régnaient autour du salon. J'eus le loisir de considérer toutes ces choses ; car j'avais beau de temps en temps prêter une oreille attentive, je n'entendais aucun bruit, ni ne voyais paraître personne.

« Il y avait à l'un des côtés du salon une porte qui n'était que poussée ; je l'entr'ouvris, et j'aperçus une enfilade de chambres dont la dernière seulement était éclairée. « Que dois-je faire? dis-je alors en moi-même ; m'en retournerai- je, ou serai-je assez hardi pour pénétrer jusqu'à cette chambre ? Je pensais bien que le parti le plus judicieux, c'était de retourner sur mes pas ; mais je ne pus résister à ma curiosité, ou, pour mieux dire, à

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