‹ Gil Blas. IntrodChapitre 213 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

la force de mon étoile qui m'entraînait. Je m'avance, je traverse les chambres, et j'arrive à celle où il y avait de la lumière, c'est-à-dire une bougie qui brûlait sur une table de marbre, dans un flambeau de vermeil. Je remarquai d'abord un ameublement d'été très propre et très galant; mais bientôt, jetant les yeux sur un lit dont les rideaux étaient à demi ouverts à cause de la chaleur, je vis un objet qui attira mon attention tout entière. C'était une jeune dame qui, malgré le bruit du tonnerre qui venait de se faire entendre, dormait d'un profond sommeil. Je m'approchai d'elle tout doucement ; et, à la clarté que la bougie me prêtait, je démêlai un teint et des traits qui m'éblouirent. Mes esprits tout à coup se troublèrent à sa vue. Je me sentis saisir, transporter; mais, quelques mouvements qui m'agitassent, l'opinion que j'avais de la noblesse de son sang m'empêcha de former une pensée téméraire, et le respect l'emporta sur le sentiment. Pendant que je m'enivrais du plaisir de la contempler, elle se réveilla.

« Imaginez- vous -quelle fut sa surprise de voir dans sa chambre et au milieu de la nuit un homme qu'elle ne connaissait point. Elle frémit en m'apercevant, et fit un grand cri. Je m'efforçai de la rassurer ; et mettant un genou à terre : « Madame, lui dis- je, ne craignez rien ; je ne viens point ici pour vous nuire. » J'allais continuer; mais elle était si effrayée, qu'elle ne m'écouta point. Elle appelle ses femmes à plusieurs reprises ; et, comme personne ne lui répondait, elle prend une robe de chambre légère qui était au pied de son lit, se lève brusquement, et passe dans les chambres que j'avais traversées, en appelant encore les filles qui la servaient, aussi bien qu'une sœur

cadette qu'elle avait sous sa conduite. Je m'attendais à voir arriver tous les valets, et j'avais lieu d'appréhender que, sans vouloir m'entendre, ils ne me fissent un mauvais traitement ; mais, par bonheur pour moi, elle eut beau crier, il ne vint à ses cris qu'un vieux domestique, qui ne lui aurait pas été d'un grand secours si elle eût eu quelque chose à craindre. Néanmoins, devenue un peu plus hardie par sa présence, elle me demanda fièrement qui j'étais, par où et pourquoi j'avais eu l'audace d'entrer dans sa maison.. Je commençai alors à me justifier, et je ne lui eus pas sitôt dit que j'avais trouvé la porte du cabinet du jardin ouverte, qu'elle s'écria dans le moment : « Juste ciel ! quel soupçon me vient dans l'esprit ! » « En disant ces paroles, elle alla prendre la bougie sur la table : elle parcourut toutes les chambres l'une après l'autre, et elle n'y vit ni ses femmes ni sa sœur ; elle remarqua même qu'elles avaient emporté toutes leurs hardes. Ses soupçons ne lui paraissant alors que trop bien éclaircis, elle vint à moi avec beaucoup d'émotion, et me dit : « Perfide, n'ajoute pas la feinte à la trahison. Ce n'est point le hasard qui t'a fait entrer ici : tu es de la suite de don Femand de Leyva, et tu as part à son crime. Mais n'espère pas m' échapper ; il me reste encore assez de monde pour t'arrêter. — Madame, lui dis- je, ne me confondez point avec vos ennemis. Je ne connais point don Femand de Leyva ; j'ignore même qui vous êtes. Je suis un malheureux qu'une affaire d'honneur oblige à s'éloigner de Madrid ; et je jure, par tout ce qu'il y a de plus sacré, que, sans l'orage qui m'a surpris, je ne serais point venu chez vous. Jugez donc de moi plus favorablement : au lieu de me croire cx)mplice du crime qui vous offense, croyez-moi-

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