‹ Gil Blas. IntrodChapitre 216 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

partit la dame, pour répondre à la confiance que vous venez de me marquer.

« Don Diègue de Lara, poursuivit-elle, était un cavalier fort bien fait ; mais, quoiqu'il eût pour moi une passion violente, et que chaque jour il mît en usage pour me plaire tout ce que l'amant le plus tendre et le plus vif fait pour se rendre agréable à ce qu'il aime, quoiqu'il eût mille bonnes qualités, il ne put toucher mon cœur. L'amour n'est pas toujours l'effet des empressements ni du mérite connu. Hélas ! ajouta-t-elle, une personne que nous ne connaissons point nous enchante souvent dès la première vue. Je ne pouvais donc l'aimer. Plus confuse que charmée des témoignages de sa tendrçsse, et forcée d'y répondre sans penchant, si je m'accusais en secret d'ingratitude, je me trouvais aussi fort à plaindre. Pour son malheur et pour le mien, il avait encore plus de délicatesse que d'amour. Il démêlait dans mes actions et dans mes discours mes mouvements les plus cachés. Il Hsait au fond de mon âme. Il se plaignait à tous moments de mon indifférence, et s'estimait d'autant plus malheureux de ne pouvoir me plaire, qu'il savait bien qu'aucun rival ne l'en empêchait : car j'avais à peine seize ans ; et, avant que de m'oérir sa foi, il avait gagné toutes mes femmes, qui l'avaient assuré que personne ne s'était encore attiré mon attention. « Oui, Séraphine, me disait-il souvent, je voudrais que vous fussiez prévenue pour un autre, et que cela seul fût la cause de votre insensibilité pour moi. Mes soins et votre vertu triompheraient de cet entêtement ; mais je désespère de vaincre votre cœur, puisqu'il ne s'est pas rendu à tout l'amour que je vous ai témoigné. » Fatiguée de l'entendre répéter les mêmes discours, je lui disais qu'au lieu de

troubler son repos et le mien par trop de délicatesse, il ferait mieux de s'en remettre au temps. Effectivement,- à l'âge que j'avais, je n'étais guère propre à goûter les raffinements d'une passion si délicate ; et c'était le parti que don Diègue devait prendre : mais, voyant qu'une année entière s'était écoulée sans qu'il fût plus avancé qu'au premier jour, il perdit patience, ou plutôt il perdit la raison ; et, feignant d'avoir à la cour une affaire importante, il partit pour aller servir dans les Pays-Bas en qualité de volontaire ; et bientôt il trouva dans les périls ce qu'il y cherchait, c'està-dire la fin de sa vie et de ses tourments. »

« Après que la dame eut fait ce récit, le caractère singulier de son mari devint le sujet de notre entretien. Nous fûmes interrompus par l'arrivée d'un courrier qui vint remettre à Séraphine une lettre du comte de Polan. Elle me demanda permission de la Hre ; et je remarquai qu'en la Usant elle devenait pâle et tremblante. Après l'avoir lue, elle leva les yeux au ciel, poussa un long soupir, et son visage en un moment fut couvert de larmes. Je ne vis point tranquillement sa douleur. Je me troublai ; et, comme si j'eusse pressenti le coup qui m' allait frapper, une crainte mortelle vint glacer mes esprits. « Madame, lui dis-je d'une voix presque éteinte, puis-je vous demander quels malheurs vous annonce ce billet ? — Tenez, seigneur, me répondit tristement Séraphine en me donnant la lettre, Hsez vous-même ce que mon père m'écrit. Hélas ! vous n'y êtes que trop intéressé. »

« A ces mots, qui me firent frémir, je pris la lettre en tremblant, et j'y trouvai ces paroles : Don Gaspard, votre frère, se battit hier au Prado. Il reçut un coup d'épée, dont il est mort aujourd'hui ; et il a déclaré en mourant que le cavalier qui Va tué

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