LIVRE Quatrième
est fils du baron de Steinbach, officier de la garde allemande. Pour surcroît de malheur, le meurtrier m'est échappé. Il a pris la fuite ; mais, en quelque lieu qu'il aille se cacher, je n épargnerai rien pour le découvrir. Je vais écrire à quelques gouverneurs, qui ne manqueront pas de le faire arrêter s'il passe par les vilks de leur juridiction ; et je vais, par d'autres lettres, achever de lui fermer tous les chemins. — Le comte DE Polan.
« Figurez- vous dans quel désordre ce billet jeta tous mes sens. Je demeurai quelques moments immobile, et sans avoir la force de parler. Dans mon accablement, j'envisage ce que la mort de don Gaspard a de cruel pour mon amour. J'entre tout à coup dans un vif désespoir. Je me jetai aux pieds de Séraphine, et lui présentant mon épée nue : « Madame, lui dis-je, épargnez au comte de Polan le soin de chercher un homme qui pourrait se dérober à ses coups. Vengez vous-même votre frère; immolez-lui son meurtrier de votre propre main : frappez. Que ce même fer qui lui a ôté la vie devienne funeste à son malheureux ennemi. — Seigneur, me répondit Séraphine un peu émue de mon action, j'aimais don Gaspard ; quoique vous l'ayez tué en brave homme, et qu'il se soit attiré lui-même son malheur, vous devez être persuadé que j'entre dans le ressentiment de mon père. Oui, don Alphonse, je suis votre ennemie, et je ferai contre vous tout ce que le sang et l'amitié peuvent exiger de moi : mais je n'abuserai point de votre mauvaise fortune ; elle a beau vous livrer à ma vengeance ; si l'honneur m'arme contre vous, il me défend aussi de me venger lâchement. Les droits de l'hospitahté doivent être inviolables, et je ne veux point payer d'un assassinat le service que vous m'avez rendu. Fuyez ; échappez, si vous pouvez, à nos poursuites \
et à la rigueiir des lois, et sauvez votre tête du péril qui la menace. —
« Hé quoi ! madame, repris- je, vous pouvez vousmême vous venger, et vous vous en remettez à des lois qui tromperont peut-être votre ressentiment ! Ah ! percez plutôt un misérable qui ne mérite pas que vous l'épargniez. Non, madame, ne gardez point avec moi un procédé si noble et si généreux. Savez- vous qui je suis ? Tout Madrid me croit fils du baron de Steinbach, et je ne suis qu'im malheureux qu'il a élevé chez lui par pitié. J'ignore même quels sont les auteurs de ma naissance. — N'importe, interrompit Séraphine avec précipitation, comme si mes dernières paroles lui eussent fait une nouvelle peine, quand vous seriez le dernier des hommes, je ferai ce que l'honneur me prescrit. — Eh bien ! madame, lui dis-je, puisque la mort d'un frère n'est pas capable de vous exciter à répandre mon sang, je veux irriter votre haine par un nouveau crime, dont j'espère que vous n'excuserez point l'audace. Je vous adore : je n'ai pu voir vos charmes sans en être ébloui ; et, malgré l'obscurité de mon sort, j'avais formé l'espérance d'être à vous. J'étais assez amoureux, ou plutôt assez vain, pour me flatter que le ciel, qui peut-être me fait grâce en me cachant mon origine, me la découvrirait un jour, et que je pourrais sans rougir vous apprendre mon nom. Après cet aveu qui vous outrage, balancerez- vous encore à me punir ? —
« Ce téméraire aveu, répHqua la dame, m'offenserait sans doute dans un autre temps ; mais je le pardonne au trouble qui vous agite. D'ailleurs, dans la situation où je suis moi-même, je fais peu d'attention aux discours qui vous échappent. Encore une fois, don Alphonse, ajouta-t-elle en versant quelques larmes, partez, éloignez- vous d'une maison que vous