LIVRE CINQUIÈME
et il ne me déguisa point ses aventures. Il m'apprit qu'il venait de Portalègre, d'où une fourberie, déconcertée par un contre-temps, l'avait obligé de se sauver avec précipitation, et sous l'habillement que je lui voyais. Après qu'il m'eut fait une entière confidence de ses affaires, nous résolûmes d'aller tous deux à Mérida tenter la fortune, d'y faire quelque bon coup si nous pouvions, et d'en décamper aussitôt pour nous rendre ailleurs. Dès ce moment nos biens devinrent communs entre nous. Il est vrai que Morales (ainsi se nommait mon compagnon) ne se trouvait pas dans une situation fort aisée, tout ce qu'il possédait ne consistant qu'en cinq ou six ducats, avec quelques bardes qu'il portait dans un bissac ; mais si j'étais mieux que lui en argent comptant, il était, en récompense, plus consommé que moi dans l'art de tromper les hommes. Nous montions ma mule alternativement, et nous arrivâmes de cette manière à Mérida.
«Nous nous arrêtâmes dans une hôtellerie du faubourg, où mon camarade tira de son bissac un habit dont il ne fut pas sitôt revêtu, que nous allâmes faire un tour dans la ville pour reconnaître le terrain, et voir s'il ne s'offrirait point quelque occasion de travailler. Nous considérions fort attentivenient tous les objets qui se présentaient à nos regards. Nous ressemblions, comme aurait dit Homère, à deux milans qui cherchent des yeux dans la campagne des oiseaux dont ils puissent faire leur proie. Nous attendions enfin que le hasard nous fournît quelque sujet d'employer notre industrie,lorsque nous aperçûmes dans la rue un cavalier à cheveux gris, qui avait l'épée à la main, et qui se battait contre trois hommes qui le poussaient vigoureusement. L'inégalité de ce combat me choqua; et, comme je suis naturellement ferrailleur, je volai au
secours du vieillard. Morales, pour me montrer que je ne m'étais point associé avec un lâche, suivit mon exemple. Nous chargeâmes les trois ennemis du cavalier, et nous les obligeâmes à prendre la fuite. « Après leur retraite, le vieillard se répandit en discours reconnaissants. «Nous sommes ravis, lui dis-je, de nous être trouvés ici si à propos pour vous secourir ; mais que nous sachions du moins à qui nous avons eu le bonheur de rendre service; et dites-nous, de grâce, pourquoi ces trois hommes voulaient vous assassiner. — Messieurs, nous répondit-il, je vous ai trop d'obligation pour refuser de satisfaire votre curiosité. Je m'appelle Jérôme de Moyadas, et je vis de mon bien dans cette ville. L'un de ces assassins dont vous m'avez déhvré est un amant de ma fille. Il me la fit demander en mariage ces jours passés ; et, comme il ne put obtenir mon aveu, il vient de me faire mettre l'épée à la main pour s'en venger. — Et peut-on, repris-je, vous demander encore pour quelles raisons vous n'avez point accordé votre fille à ce cavalier ? — Je vais vous l'apprendre, me dit-il. J'avais un frère marchand dans cette ville ; il se nommait Augustin. Il y a deux mois qu'il était à Calatrava, logé chez Juan Vêlez de la Membrilla, son correspondant. Ils étaient tous deux amis intimes ; et mon frère, pour fortifier encore davantage leur amitié, promit Florentine, ma fille unique, au fils de son correspondant, ne doutant point qu'il n'eût assez de crédit sur moi pour m'obliger à dégager sa promesse. Comme, en effet, mon frère, étant de retour à Mérida, ne m'eut pas plus tôt parlé de ce mariage, que j'y consentis pour l'amour de lui. Il envoya le portrait de Florentine à Calatrava : mais, hélas ! il n'a pas eu la satisfaction d'achever son ouvrage ; il est mort depuis trois semaines. En mourant, il me conjura de ne disposer