‹ Gil Blas. IntrodChapitre 226 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

de ma fille qu'en faveur du fils de son correspondant. Je le lui promis; et voilà pourquoi j'ai refusé Florentine au cavalier qui vient de m' attaquer, quoique ce soit un parti fort avantageux. Je suis esclave de ma parole, et j'attends à tout moment le fils de Juan Vêlez dé la Membrilla pour en faire mon gendre, bien que je ne l'aie jamais vu, non plus que son père. — Je vous demande pardon, continua Jérôme de Moyadas, si je vous fais cette narration ; mais vous l'avez exigée de moi. »

« J'écoutai ce récit avec beaucoup d'attention; et, m' arrêtant à une supercherie qui me vint tout à coup dans l'esprit, j'affectai un grand étonnement; je levai les yeux au ciel. Ensuite me tournant vers le vieillard, je lui dis d'un ton pathétique : « Ah l seigneur de Moyadas, est-il possible qu'en arrivant à Mérida, je sois assez heureux pour sauver la vie à mon beau-père ? » Ces paroles causèrent une étrange surprise au vieux bourgeois, et n'étonnèrent pas moins Morales, qui me fit connaître par sa contenance que je lui paraissais un grand fripon. — Que m'apprenez-vous ? me répondit le vieillard. Quoi I vous seriez le fils du correspondant de mon frère ? — Oui, seigneur Jérôme de Moyadas, lui répliquai-je en payant d'audace et en lui jetant les bras au cou, je suis le fortuné mortel à qui l'adorable Florentine est destinée. Mais, avant que je vous témoigne la joie que j'ai d'entrer dans votre famille, permettez que je répande dans votre sein les larmes que renouvelle ici le souvenir de votre frère Augustin. Je serais le plus ingrat de tous les hommes, si je n'étais vivement touché de la mort d'une personne à qui je dois le bonheur de ma vie. » En achevant ces mots, j'embrassai encore le bonhomme Jérôme, et je passai ensuite la main sur mes yeux comme pour essuyer mes pleurs. Morales, qui com-

prit tout d'un coup l'avantage que nous pouvions tirer d'une pareille tromperie, ne manqua pas de me seconder. Il voulut passer pour mon valet, et il se mit à renchérir sur le regret que je marquais de la mort du seigneur Augustin . « Monsieur Jérôme, s'écria-t-il, quelle perte vous avez faite en perdant votre frère ! C'était un si honnête homme, le phénix du commerce, un marchand désintéressé, un marchand de bonne foi, un marchand comme on n'en voit point. »

« Nous avions affaire à un homme simple et crédule : bien loin d'avoir quelque soupçon de notre fourberie, il s'y prêta de lui-même. « Eh ! pourquoi, me dit-il, n'êtes-vous pas venh tout droit chez moi ? Il ne fallait point aller loger dans une hôtellerie. Dans les termes où nous en sommes, on ne doit point faire de façons. — Monsieur, lui dit Morales en prenant la parole pour moi, mon maître est un peu cérémonieux ; il a ce défaut-là ; il me permettra de le lui reprocher. Ce n'est pas, ajouta-t-il, qu'il ne soit excusable en quelque manière de n'avoir pas voulu paraître devant vous en l'état où il est. Nous avons été volés sur la route ; on nous a pris toutes nos hardes. — Ce garçon, interrompis-] e, vous dit la vérité, seigneur de Moyadas. Ce malheur a été cause que je ne suis point allé descendre chez vous. Je n'osais me présenter sous cet habit aux yeux d'une maîtresse qui ne m'a point encore vu, et j'attendais pour cela le retour d'un valet que j'ai envoyé àCalatrava. — Cet accident, reprit le vieillard, ne devait point vous empêcher de venir demeurer dans ma maison, et je prétends que vous y preniez tout à l'heure un logement. »

« En parlant de cette sorte, il m'emmena chez lui ; mais avant que d'y arriver, nous nous entretînmes du prétendu vol qu'on m'avait fait, et

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