LIVRE CINQUIÈME
nous ne manquâmes pas de vanter à nos camarades une si belle découverte : mais le commandant de la forteresse nous dit qu'il nous avertissait en ami de ne plus aller à la caverne dont nous étions si charmés. « Et pourquoi cela? lui dis-je; y a-til quelque chose à craindre ? — Sans doute, me répondit-il. Les corsaires d'Alger et de Tripoli descendent quelquefois dans cette île, et viennent faire provision d'eau à cette fontaine ; ils y surprirent un jour deux soldats de ma garnison, qu'ils firent esclaves. » L'ofhcier eut beau parler d'un air très sérieux, il ne put nous persuader. Nous crûmes qu'il plaisantait, et dès le lendemain je retournai à la caverne avec trois cavaliers de l'équipage. Nous y allâmes même sans armes à feu, pour faire voir que nous n'appréhendions rien. Le jeune Morales ne voulut point être de la partie ; il aima mieux, aussi bien que son frère, demeurer à jouer dans le fort.
« Nous descendîmes au fond de l'antre comme le jour précédent, et nous fîmes rafraîchir dans les ruisseaiix quelques bouteilles de vin que nous avions apportées. Pendant que nous les buvions délicieusement, en jouant de la guitare et en nous entretenant avec gaieté, nous vîmes paraître au haut de la caverne plusieurs hommes qui avaient des moustaches épaisses, des turbans et des habits à la turque. Nous nous imaginâmes que c'était une partie de l'équipage et le commandant du fort, qui s'étaient ainsi déguisés pour nous faire peur. Prévenus de cette pensée, nous nous mîmes à rire, et nous en laissâmes descendre jusqu'à dix sans songer à notre défense. Nous fûmes bientôt tristement désabusés, et nous connûmes que c'était un corsaire qui venait avec ses gens nous enlever. « Rendez-vous, chiens, nous cria-t-il en langue castillane, ou bien vous allez
tous mourir ! » En même temps les hommes qui raccompagnaient nous couchèrent en joue avec des carabines qu'ils portaient ; et nous aurions essuyé une belle décharge, si nous eussions fait la moindre résistance ; mais nous fûmes assez sages pour n'en faire aucune. Nous préférâmes l'esclavage à la mort : nous donnâmes nos épées au pirate. Il nous fit charger de chaînes, et conduire à son vaisseau, qui n'était pas loin de là ; puis, mettant à la voile, il cingla vers Alger.
« C'est de cette manière que nous fûmes justement punis d'avoir négligé l'avertissement de l' officier de la garnison. La première chose que fit le corsaire fut de nous fouiller et de prendre ce que nous avions d'argent. La bonne capture pour lui ! Les deux cents pistoles des bourgeois de Plasencia, les cent que Morales avait reçues de Jérôme de Moyadas, et dont par malheur j'étais chargé, tout cela me fut raflé sans miséricorde. Mes compagnons avaient aussi la bourse bien garnie ; enfin c'était un excellent coup de filet. Le pirate en paraissait tout réjoui ; et le bourreau ne se contentait pas de nous enlever nos espèces, il nous insultait par des railleries que nous sentions beaucoup moins que la nécessité de les souffrir. Après mille plaisanteries, et pour se moquer de nous d'une autre façon, il se fit apporter les bouteilles de vin que nous avions fait refraîchir à la fontaine, et que ses gens avaient eu soin d'emporter. Il se mit à les vider avec eux, et à boire à notre santé par dérision.
« Pendant ce temps-là, mes camarades avaient une contenance qui rendait témoignage de ce qui se passait en eux. Ils étaient d'autant plus mortifiés de leur esclavage, qu'ils s'étaient fait une idée plus douce d'aller dans l'île de Mayorque, où ils avaient compté qu'ils mèneraient une vie déhcieuse. Pour