LIVRE CINQUIÈME
Cher ami, poursuivit-il, je te conseille de ne pas dédaigner ce parti. Allons ensemble à l'île de May orque. Si nous y avons de l'agrément, nous y resterons ; et si nous ne nous y plaisons point, nous reviendrons en Espagne. »
« J'acceptai volontiers la proposition. Nous nous joignîmes, le jeune Morales et moi, aux officiers du comte, et nous partîmes avec eux de l'hôtellerie avant le lever de l'aurore. Nous nous rendîmes à grandes journées à la ville d'Alicante, où j'achetai une guitare et me fis faire un habit fort propre avant l'embarruement. Je ne pensais plus à rien qu'à l'île de Mayorque, et Luis Morales était dans la même disposition. Il semblait que nous eussions renoncé aux friponneries. Il faut dire la vérité : nous voulions passer pour honnêtes gens parmi les cavaliers avec qui nous étions, et cela tenait nos génies en respect. Enfin nous nous embarquâmes gaiement, et nous nous flattions d'être bientôt à Mayorque ; mais à peine fûmesnous hors du golfe d'AHcante, qu'il survint une bourrasque effroyable. J'aurais, dans cet endroit de mon récit, une occasion de vous faire une belle description de tempête, de peindre l'air tout en feu, de faire gronder la foudre, siffler les vents, soulever les flots, et cœtera ; mais, laissant à part toutes ces fleurs" de rhétorique, je vous dirai que l'orage fut violent, et nous obligea de relâcher à la pointe de l'île de Cabrera. C'est une île déserte, où il y a un petit fort qui était alors gardé par cinq ou six soldats, et par un officier qui nous reçut fort honnêtement.
« Comme il nous fallait passer là plusieurs jours à raccommoder nos voiles et nos cordages, nous cherchâmes diverses sortes d'amusements pour éviter l'ennui. Chacun suivait ses inclinations :
les uns jouaient à la prime, les autres s'amusaient autrement ; et moi, j'alluis me promener dans Tîle avec ceux de nos cavaliers qui aimaient la promenade : c'était là mon plaisir. Nous sautions de rocher en rocher ; car le terrain est inégal, plein de pierres partout, et l'on y voit fort peu de terre. Un jour, tandis que nous considérions ces lieux secs et arides, et que nous admirions le caprice de la nature qui se montre féconde et stérile où il lui plaît, notre odorat fut saisi tout à coup d'une senteur agréable. Nous nous tournâmes aussitôt du côté de l'orient, d'où venait cette odeur, et nous aperçûmes avec étonnement entre des rochers un grand rond de verdure de chèvrefeuilles plus beaux et plus odorants que ceux mêmes qui croissent dans l'Andalousie. Nous nous approchâmes volontiers de ces arbrisseaux charmants qui parfumaient l'air aux environs, et il se' trouva qu'ils bordaient l'entrée d'une caverne très profonde. Cette caverne était large et peu sombre ; nous descendîmes au fond en tournant, par des degrés de pierres dont les extrémités étaient parées de fleurs, et qui formaient naturellement un escalier en limaçon. Lorsque nous fûmes en bas, nous vîmes serpenter, sur un sable plus jaune que l'or, plusieurs petits ruisseaux qui tiraient leurs sources des gouttes d'eau que les rochers distillaient sans cesse en dedans, et qui se perdaient sous la terre. L'eau nous parut si belle, que nous en voulûmes boire ; et nous la trouvâmes si fraîche, que nous résolûmes de revenir le jour suivant dans cet endroit, et d'y apporter quelques bouteilles de vin, persuadés qu'on ne les boirait point là sans plaisir.
« Nous ne quittâmes qu'à regret un lieu si agréable ; et, lorsque nous fûmes de retour au fort,