LIVRE CINQUIÈME
absolu sur lui. Il l'aimait jusqu'à l'idolâtrie. Il la régalait tous les jours de quelque fête nouvelle, tantôt d'un concert de voix' et d'instruments, et tantôt d'une comédie à la manière des Turcs, ce qui suppose des poèmes dramatiques où la pudeur et la bienséance n'étaient pas plus respectées que les règles d'Aristote. La favorite, qui s'appelait Farrukhnaz, aimait passionnément ces spectacles ; elle faisait même quelquefois représenter par ses femmes des pièces arabes devant le bâcha. Elle y jouait des rôles elle-même, et charmait tous les spectateurs par la grâce et la vivacité qu'il y avait dans son action. Un jour que j'étais parmi les musiciens à une de ces représentations, Soliman m'ordonna de jouer de la guitare, et de chanter tout seul dans un entr'acte. J'eus le bonheur de plaire à Soliman ; il m'applaudit non seulement par des battements de mains, mais même de vive voix ; et la favorite, à ce qu'il me parut, me regarda d'un œil favorable.
« Le lendemain de ce jour-là, comme j'arrosais des orangers dans les jardins, il passa près de moi un eunuque qui, sans s'arrêter ni me rien dire, jeta un billet à mes pieds. Je le ramassai avec un trouble mêlé de plaisir et de crainte. Je me couchai par terre, de peur d'être aperçu des fenêtres du sérail ; et, me cachant derrière des caisses d'orangers, j'ouvris ce billet. J'y trouvai un diamant d'un assez grand prix, et ces paroles en bon castillan : Jeune chrétien, rends grâces au ciel de ta captivité. L* amour et la fortune la rendront heureuse : V amour ^ si tu es sensible aux charmes d'une belle personne ; et la fortune, si tu as le courage de mépriser toutes sortes de périls.
« Je ne doutai pas un moment que la lettre ne fût de la sultane favorite ; le style et le diamant me
le persuadèrent. Outre que je ne suis pas naturellement timide, la vanité d'être bien avec la maîtresse d'un grand seigneur, et, plus encore, l'espérance de tirer d'elle quatre fois plus d'argent qu'il ne m'en fallait pour ma rançon, tout cela me fit former le dessein d'éprouver cette aventure, quelque danger qu'il y eût à courir. Je continuai mon travail en rêvant aux moyens d'entrer dans l'appartement de Farrukhnaz, ou plutôt en attendant qu'elle m'en ouvrît les chemins ; car je jugeais bien qu'elle n'en demeurerait point là, et qu'elle ferait plus de la moitié des frais. Je ne me trompais pas. Le même eunuque qui avait passé près de moi repassa une heure après, et me dit : « Chrétien, as-tu fait tes réflexions, et auras-tu la hardiesse de me suivre ? » Je répondis qu'oui. « Eh bien ! reprit-il, le ciel te conserve ! tu me reverras demain dans la matinée ; tiens-toi prêt à te laisser conduire. » En parlant de cette sorte il se retira. Le jour suivant, je le vis en effet reparaître sur les huit heures du matin. Il me fit si^ne d'aller à lui ; je le joignis, et il me mena dans une\salle où il y avait un grand rouleau de toile qu'un ^utre eunuque et lui venaient d'apporter là, et qu'ils devaient porter chez la sultane, pour servir à la décoration d'une pièce arabe qu'elle préparait pour le bâcha.
« Les deux eunuques, me voyant disposé à faire tout ce qu'on voudrait, ne peirdirent point de temps : ils déroulèrent la toile, me firent mettre dedans tout de mon long ; puis, au hasard de m'étouffer, ils la roulèrent de ^nouveau, et m'enveloppèrent dedans. Ensuite, la prenant chacun par un bout, ils me portèrent ainsi impunément jusque dans la chambre où couchait la belle Cachemirienne. Elle était seule avec une vieille enclave dévouée à ses volontés. Elles déroulèrent toutes deux la toile ;