‹ Gil Blas. IntrodChapitre 238 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

et Farnikhnaz,à ma vue, fit éclater des transports de joie qui découvraient bien le génie des femmes de son pays. Tout hardi que j'étais naturellement, je ne pus me voir tout à coup transporté dans l'appartement secret des femmes sans sentir un peu de frayeur. La dame s'en aperçut bien ; et, pour dissiper ma crainte : « Jeune homme, me dit-elle, n'appréhende rien. Soliman vient de partir pour sa maison de campagne ; il y sera toute la journée : nous pouvons nous entretenir ici librement. »

« Ces paroles me rassurèrent, et me firent prendre une contenance qui redoubla la joie de la favorite. « Vous m'avez plu, poursuivit elle, et je prétends adoucir la rigueur de votre esclavage. Je vous crois digne des sentiments que j'ai conçus pour vous. Quoique sous les habits d'un esclave, vous avez un air noble et galant qui fait connaître que vous n'êtes point une personne du commun. Parlez-moi confidemment ; dites-moi qui vous êtes. Je sais bien que les captifs qui ont de la naissance déguisent leur condition pour être rachetés à meilleur marché ; mais vous êtes dispensé d'en user de la sorte avec moi, et même ce serait une précaution qui m'offenserait, puisque je vous promets votre Hberté. Soyez donc sincère, et m'avouez que vous êtes un jeune homme de bonne maison. — Effectivement, madame, lui répondis- je, il me serait mal de payer vos bontés de dissimulation. Vous voulez absolument que je vous découvre ma qualité ; il faut vous satisfaire. Je suis fils d'un grand d'Espagne. » Je disais peut-être la vérité; du moins la sultane le crut ; et, s'applaudissant d'avoir jeté les yeux sur un cavalier d'importance, elle m'assura qu'il ne tiendrait pas à elle que nous ne nous vissions souvent en particulier. Nous eûmes ensemble un fort long entretien. Je n'ai jamais vu de femme plus

amusante. Elle savait plusieurs langues, et surtout la castillane, qu'elle parlait assez bien. Lorsqu'elle jugea qu'il était temps de nous séparer, je me mis, par son ordre, dans une grande corbeille d'osier, couverte d'un ouvrage de soie fait de sa main ; puis les deux esclaves qui m'avaient apporté furent appelés, et ils me remportèrent comme un présent que la favorite envoyait au bâcha : ce qui est sacré pour tous les hommes commis à la garde des femmes.

« Nous trouvâmes, Farrukhnaz et moi, d'autres moyens encore de nous parler ; et cette aimable captive m'inspira peu à peu autant d'amour qu'elle en avait pour moi. Notre intelligence fut secrète pendant deux mois, quoiqu'il soit fort difficile que dans un sérail les mystères amoureux échappent longtemps aux argus. Mais un contre-temps dérangea nos petites afiaires, et ma fortune changea de face entièrement. Un jour que, dans le corps d'un dragon artificiel qu'on avait fait pour un spectacle, j'avais été introduit chez la sultane, et que je m'entretenais avec elle, Soliman, que je croyais occupé hors de la ville, survint. Il entra si brusquement dans l'appartement de sa favorite, que la vieille esclave eut à peine le temps de nous avertir de son arrivée. J'eus encore moins le loisir de me cacher. Ainsi je fus le premier qui s'offrit à la vue du bâcha.

« Il parut fort étonné de me voir, et ses yeux tout à coup s'allumèrent de fureur. Je me regardai comme un homme qui touchait à son dernier moment, et je m'imaginais être déjà dans les suppHces. Pour Farrukhnaz, je m'aperçus à la vérité qu'elle était effrayée ; mais, au lieu d'avouer son crime et d'en demander pardon, elle dit à Soliman : « Seigneur, avant que vous prononciez mon arrêt, daignez m'écouter. Les apparences sans doute me

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