‹ Gil Blas. IntrodChapitre 241 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

des prises considérables. Ils amenaient plus de cent esclaves de l'un et de l'autre sexe, qu'ils avaient enlevés sur les côtes d'Espagne. Soliman n'en garda qu'un très petit nombre, et tout le reste fut vendu. J'arrivai dans la place où la vente s'en faisait, et j'achetai une fille espagnole de dix à douze ans. Elle pleurait à chaudes larmes et se désespérait. J'étais surpris de la voir, à son âge, si sensible à sa captivité. Je lui dis en castillan de modérer son affliction, et je l'assurai qu'ellcétait tombée entre les mains d'un maître qui ne manquait pas d'humanité, quoiqu'il eût un turban. La petite personne, toujours occupée du sujet de sa douleur, ne m 'écoutait pas ; elle ne faisait que gémir, que se plaindre du sort, et de temps en temps elle s'écriait d'un air attendri : « O ma mère ! pourquoi sommesnous séparées ? Je prendrais patience, si nous étipns toutes deux ensemble. » En prononçant ces mots, elle tournait sa vue vers une femme de quarante-cinq à cinquante ans, que l'on voyait à quelques pas d'elle, et qui, les yeux baissés, attendait dans un morne silence que quelqu'un l'achetât. Je demandai à la jeune fille si la personne qu'elle regardait était sa mère. «Hélas! oui, seigneur, me répondit-elle ; au nom de Dieu, faites que je ne la quitte point ! — Eh bien ! mon enfant, lui dis-je, si, pour vous consoler, il ne faut que vous réunir l'une et l'autre, vous serez bientôt satisfaite. » En même temps je m'approchai de la mère la marchander ; mais je ne l'eus pas sitôt envisagée, que je reconnus, avec toute l'émotion que vous pouvez penser, les traits, les propres traits de Lucinde. « Juste ciel ! dis-je en moi-même, c'est ma mère, je n'en saurais douter. » Pour elle, soit qu'un vif ressentiment de ses malheurs ne lui fît voir que des ennemis dans les objets qui l'environnaient, soit que mon habit me

déguisât, ou bien que je fusse changé depuis douze années que je ne l'avais vue, elle ne me remit point. Après Favoir aussi achetée, je la menai avec sa fille à ma maison.

«Là, je voulus leur donner le plaisir d'apprendre qui j'étais. « Madame, dis-je à Lucinde, est-il possible que mon visage ne vous frappe point ? Ma moustache et mon turban vous font-ils méconnaître Raphaël votre fils?» Ma mère tressaillit à cesparoles, me considéra, me reconnut, et nous nous embrassâmes tendrement. J'embrassai ensuite sa fille, qui ne savait peut-être pas plus qu'elle eût un frère, que je savais que j'avais une sœur. «Avouez, dis-je à ma mère, que dans toutes vos pièces de théâtre vous n'avez pas une reconnaissance aussi parfaite que celle-ci. — Monfils,me répondit-elle en soupirant, j'ai d'abord eu de la joie de vous revoir; mais ma joie se convertit en douleur. Dans quel état, hélas! vous retrouvé- je ! Mon esclavage me fait mille fois moins de peine que l'habillement odieux... — Ah! parbleu, madame, interrompis- je en riant, j'admire votre délicatesse : j'aime cela dans une comédienne. Eh ! bon Dieu, ma mère, vous êtes donc bien changée, si ma métamorphose vous blesse si fort la vue. Au lieu de vous révolter contre mon turban, regardez-moi plutôt comme un acteur qui représente sur la scène un rôle de Turc. Quoique renégat, je ne suis pas plus musulman que je l'étais en Espagne ; et dans le fond je me sens toujours attaché à ma religion. Quand vous saurez toutes les aventures qui me sont arrivées en ce pays-ci, vous m'excuserez. L'amour a fait mon crime ; je sacrifie à ce dieu. Je tiens un peu de vous, je vous en avertis. Une autre raison encore, ajoutai- je, doit modérer en vous le déplaisir de me voir dans la situation où je suis. Vous vous attendiez à n'éprouver dans

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