LIVRE CINQUIÈME
faisions n'était pas pour tourner en ridicule la religion musulmane ; c'était seulement pour nous réjouir, et satisfaire une folle envie qui nous prit, dans la débauche, de rendre les derniers devoirs à mon chien.
« Cette action pourtant me pensa perdre, comme vous Tallez voir. Le lendemain, il vint chez moi un homme qui me dit: «Seigneur Sidy Hally, une affaire importante m'amène chez vous. Monsieur le cadi veut vous parler ; prenez, s'il vous plaît, la peine de venir chez lui tout à l'heure. — Apprenez-moi de grâce ce qu'il me veut, lui répondis-je. — Il vous l'apprendra lui-même, reprit-il ; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'un marchand arabe qui soupa hier avec vous lui a donné avis de certaine impiété par vous commise à l'occasion d'un chien que vous avez enterré ; vous savez bien de quoi il s'agit : c'est pour cela que je vous somme de comparaître aujourd'hui devant ce juge, faute de quoi je vous avertis qu'il sera procédé criminellement contre vous. » Il sortit en achevant ces paroles, et me laissa fort étourdi de sa sommation. L'Arabe n'avait aucun sujet de se plaindre de moi, et je ne pouvais comprendre pourquoi ce traître m'avait joué ce tour-là. La chose néanmoins méritait quelque attention. Je connaissais le cadi pour un homme sévère en apparence, mais au fond peu scrupuleux, et de plus avare. Je mis deux cents sultanins d'or dans ma bourse, et j'allai trouver ce juge. Il me fit entrer dans son cabinet, et me dit d'un air rébarbatif : « Vous êtes un impie, un sacrilège, un homme abominable ! Vous avez enterré un chien comme un musulman ! Quelle profanation ! Est-ce donc ainsi que vous respectez nos cérémonies les plus saintes ? Et ne vous et es- vous fait mahométan que pour vous moquer de nos pratiques de dévotion ? — Monsieur
le cadi, lui répondis-je, l'Arabe qui vous a fait un si mauvais rapport, ce faux ami, est complice de mon crime, si c'en est un d'accorder les honneurs de la sépulture à un fidèle domestique, à un animal qui possédait mille bonnes qualités. II aimait tant les personnes de mérite et de distinction, qu'en mourant même il a voulu leur donner des marques de son amitié. Il leur laisse tous ses biens par un testament qu'il a fait et dont je suis l'exécuteur. Il lègue à l'un vingt écus, trente à l'autre ; et il ne vous a point oublié, monseigneur, poursuivis-]'e en tirant ma bourse : voilà deux cents sultanins d'or qu'il m'a chargé de vous remettre. » Le cadi, à ce discours, perdit sa gravité ; il ne put s'empêcher de rire ; et, comme nous étions seuls, il prit sans façon la bourse, et me dit en me renvoyant : « Allez, seigneur Sidy Hally, vous avez fort bien fait d'inhumer avec pompe et avec honneur un chien qui avait tant de considération pour les honnêtes gens. »
« Je me tirai d'affaire par ce moyen ; et si cela ne me rendit pas plus sage, j 'en devins du moins plus circonspect. Je ne fis plus de débauche avec l'Arabe ni même avec le Juif. Je choisis pour boire avec moi un jeune gentilhomme de Livourne, qui était mon esclave. Il s'appelait Azarini. Je ne ressemblais point aux autres renégats, qui font plus souffrir de maux aux esclaves chrétiens que les Turcs mêmes : tous mes captifs attendaient assez patiemment qu'on les rachetât. Je les traitais, à la vérité, si doucement, que quelquefois ils me disaient qu'ils appréhendaient plus de changer de patron qu'ils ne soupiraient après la liberté, quelques charmes qu'elle ait pour les personnes qui sont dans l'esclavage.
« Un jour, les vaisseaux du bâcha revinrent avec