‹ Gil Blas. IntrodChapitre 243 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

avec eUes, vous aurez toujours la honte d'être traitées avec indignité. »

« Heureusement le duc me tint ce cruel discours d'un ton de voix si bas, qu'il ne fut point entendu des personnes qui étaient autour de nous. Je me retirai toute honteuse, et je pleurai de dépit d'avoir essuyé cet affront. Pour surcroît de chagrin, les comédiens et les comédiennes apprirent cette aventure dès le soir même. On dirait qu'il y a chez ces gens-là un démon qui se plaît à rapporter aux uns tout ce qui arrive aux autres. Un comédien, par exemple, a-t-il fait dans une débauche quelque action extravagante ; une comédienne vient-elle de passer bail avec un riche galant ; la troupe en est aussitôt informée. Tous mes camarades surent donc ce qui s'était passé au concert, et Dieu sait s'ils se réjouirent bien à mes dépens. Il règne parmi eux un esprit de chaxité qui se manifeste dans ces sortes d'occasions. Je me mis pourtant au-dessus de leurs caquets, et je me consolai de la perte du duc de Médina Céli ; car je ne le revis plus chez moi, et j'appris même peu de jours après qu'une chanteuse en avait fait la conquête.

« Lorsqu'une dame de théâtre a le bonheur d'être en vogue, les amants ne sauraient lui manquer; et l'amour d'un grand seigneur, ne durât-il que trois jours, lui donne un nouveau prix. Je me vis obsédée d'adorateurs, sitôt qu'il fut notoire à Madrid que le duc avait cessé de me voir. Les rivaux que je lui avais sacrifices, plus épris de mes charmes qu'auparavant, revinrent en foule sur les rangs ; je reçus encore l'hommage de mille autres cœurs. Je n'avais jamais été tant à la mode. De tous les hommes qui briguaient mes bonnes grâces, un gros Allemand, gentilhomme du duc d'Ossune, me parut un des plus empressés. Ce n'était pas une figure fort aima-

ble ; mais il s'attira mon attention par un millier de pistoles qu'il avait amassées au service de son maître, et qu'il prodigua pour mériter d'être sur la liste de mes amants fortunés. Ce bon sujet se nommait Brutandorf. Tant qu'il fit de la dépense, je le reçus favorablement ; dès qu'il fut ruiné, il trouva ma porte fermée. Mon procédé lui déplut. Il vint me chercher à la comédie pendant le spectacle. J'étais derrière le théâtre. Il voulut me faire des reproches ; je lui ris au nez. Il se mit en colère, et me donna un soufflet en franc Allemand. Je poussai un grand cri : j'interrompis l'action. Je parus sur le théâtre ; et, m' adressant au duc d'Ossune, qui, ce jour-là, était à la comédie avec la duchesse sa femme, je lui demandai justice des manières gerrnaniques de son gentilhomme. Le duc ordonna de continuer la comédie, et dit qu'il entendrait les parties quand on aurait achevé la pièce. D'abord qu'elle fut finie, je me représentai fort émue devant le duc, et j'exposai vivement mes griefs. Pour l'Allemand, il n'employa que deux mots pour sa défense ; il dit qu'au lieu de se repentir de ce qu'il avait fait, il était homme à recommencer. Parties ouïes, le duc d'Ossune dit au Germain : « Brutandorf, je vous chasse de chez moi et vous défends de paraître à mes yeux, non pour avoir donné un soulÉet à une comédienne, mais pour avoir manqué de respect à votre maître et à votre maîtresse, et avoir osé troubler le spectacle en leur présence. »

« Ce jugement me demeura sur le cœur. Je conçus un dépit mortel de ce qu'on ne chassait pas l'Allemand pour m'avoir insultée. Je m'imaginais qu'une pareille offense faite à une comédienne devait être aussi sévèrement punie qu'un crime de lèse-majesté, et j'avais compté que le gentilhomme subirait une peine afflictive. Ce désagréable événe-

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