‹ Gil Blas. IntrodChapitre 244 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

ment me détrompa, et me fit connaître que le monde ne confond pas les- acteurs avec les rôles qu'ils représentent. Cela me dégoûta du théâtre ; je résolus de l'abandonner, et d'aller vivre loin de Madrid. Je choisis la ville de Valence pour le lieu de ma retraite, et je m'y rendis incognito, avec la valeur de vingt mille ducats que j'avais tant en argent qu'en pierreries ; ce qui me parut plus que suffisant pour m'entretenir le reste de mes jours, puisque j'avais dessein de mener une vie retirée. Je louai à Valence une petite maison, et pris pour mes domestiques une femme et un page à qui je n'étais pas moins inconnue qu'à toute la ville. Je me donnai pour veuve d'un officier de chez le roi, et je dis que je venais m'établir à Valence, sur la réputation que ce séjour avait d'être un des plus agréables d'Espagne. Je ne voyais que très peu de monde, et je tenais une conduite si régulière, qu'on ne me soupçonna point d'avoir été comédienne. Malgré pourtant le soin que je prenais de me cacher, je m'attirai les regards d'un gentilhomme qui avait un château près de Paterna. C'était un cavalier assez bien fait, de trente-cinq à quarante ans, mais un noble fort endetté, ce qui n'est pas plus rare dans le royaume de Valence que dans beaucoup d'autres pays.

« Ce seigneur hidalgo, trouvant ma personne à son gré, voulut savoir si d'ailleurs j'étais son fait. Il découpla des grisons pour courir aux enquêtes, et il eut le plaisir d'apprendre, par leur rapport, qu'avec un minois peu dégoûtant, j'étais une douairière assez opulente. Là-dessus jugeant que je lui convenais, il envoya bientôt chez moi une bonne vieille qui me dit de sa part que, charmé de ma vertu autant que de ma beauté, il m'offrait sa foi, et qu'il était prêt à me conduire à l'autel, si je

voulais bien devenir sa femme. Je demandai trois jours pour me consulter là-dessus. Je m'informai du gentilhomme ; et le bien qu'on me dit de lui, quoiqu'on ne me celât point l'état de ses affaires, me détermina sans peine à l'épouser peu de temps après.

«Don Manuel de Xerica (c'est ainsi que mon époux s'appelait) me mena d'abord à son château, qui avait un air antique dont il était fort vain. Il prétendait qu'un de ses ancêtres l'avait autrefois fait bâtir, et il concluait de là qu'il n'y avait point de maison plus ancienne en Espagne que celle de Xerica. Mais un si beau titre de noblesse allait être détruit par le temps ; le château, étayé en plusieurs endroits, menaçait ruine : quel bonheur pour don Manuel de m'avoir épousée ! La moitié de mon argent fut employé aux réparations, et le reste servit à nous mettre en état de faire une brillante figure dans le pays. Me voilà donc, pour ainsi dire, dans un nouveau monde, changée en nymphe de château, en dame de paroisse : quelle métamorphose ! J'étais trop bonne actrice pour ne pas bien soutenir la splendeur que mon rang répandait sur moi. Je prenais de grands airs, des airs de théâtre, qui faisaient concevoir dans le village une haute opinion de ma naissance. Qu'on se serait égayé à mes dépens, si l'on eût été au fait sur mon compte ! La noblesse des environs m'aurait donné mille brocards, et les paysans auraient bien rabattu des respects qu'ils me rendaient.

« Il y avait déjà près de six années que je vivais fort heureuse avec don Manuel, lorsqu'il mourut. Il me laissa des affaires à débrouiller, et votre sœur Béatrix, qui avait quatre ans passés. Le château, qui était notre unique bien, se trouva par malheur engagé à plusieurs créanciers, dont le

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