‹ Gil Blas. IntrodChapitre 246 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

la préférence. Il était venu de Palerme pour voir l'Espagne ; et, après avoir satisfait sa curiosité, il attendait, disait-il, à Valence Foccasion de repasser en Sicile. Le cavalier n'avait pas vingtcinq ans ; il était bien fait, quoique petit, et sa figure enfin me revenait. Il trouva moyen de me parler en particulier ; et, je vous l'avouerai franchement, j'en devins folle dès le premier entretien que j'eus avec lui. De son côté, le petit fripon se montra fort épris de mes charmes. Je crois. Dieu me pardoime, que nous nous serions mariés sur-le-champ, si la mort du procureur, encore toute récente, m'eût permis de contracter sitôt un nouvel engagement. Mais, depuis que je m'étais mise dans le goût des h5niiénées, je gardais des mesures avec le monde.

« Nous convînmes donc de différer notre mariage de quelque temps, par bienséance, Cependairt Colifichini me rendait des soins ; et son amour, loin de se ralentir, semblait devenir plus vif de jour en jour. Le pauvre garçon n'était pas trop bien en argent comptant. Je m'en aperçus, et il ne manqua plus d'espèces. Outre que j'avais presque deux fois son âge, je me souvenais d'avoir fait contribuer les hommes dans ma jeunesse ; et je regardais ce que je donnais comme une façon de restitution qui acquittait ma conscience. Nous attendîmes, le plus patiemment qu'il nous fut possible, le temps que le respect humain prescrit aux veuves pour se remarier. Lorsqu'il fut arrivé, nous allâmes à l'autel, où nous nous liâmes l'un à l'autre par des nœuds éternels. Nous nous retirâmes ensuite dans mon château, et je puis dire que nous y vécûmes pendant deux années, moins en époux qu'en tendres amants. Mais, hélas ! nous n'étions pas unis tous deux pour être long-

temps si heureux : une pleurésie emporta mon cher Colinchini. »

« J'interrompis en cet endroit ma mère. « Hé quoi ! madame, lui dis-je, votre troisième époux mourut encore ? Il faut que vous soyez une place bien meurtrière. — Que voulez-vous, mon fils ? me répondit-elle ; puis- je prolonger des jours que le ciel a comptés ? Si j'ai perdu trois maris, je n'y saurais que faire. J'en ai fort regretté deux. Celui que j'ai le moins pleuré, c'est le procureur. Comme je ne l'avais épousé que par intérêt, je me consolai facilement de sa perte. Mais, continuât-elle, pour revenir à Colifichini, je vous dirai que, quelques mois après sa mort, je voulus aller voir par moi-même, auprès de Palerme, une maison de campagne qu'il m'avait assignée pour douaire dans notre contrat de mariage. Je m'embarquai avec ma fille pour passer en Sicile ; mais nous avons été prises sur la route par les vaisseaux du bâcha d'Alger. On nous a conduites dans cette ville. Heureusement pour nous, vous vous êtes trouvé dans la place où l'on voulait nous vendre. Sans cela nous serions tombées entre les mains de quelque patron barbare qui nous aurait maltraitées, et chez qui peut-être nous aurions été toute notre vie en esclavage, sans que vous eussiez entendu parler de nous. »

« Tel fut le récit que fit ma mère ; après quoi, messieurs, je lui donnai le plus bel appartement de ma maison, avec la Hberté de vivre comme il lui plairait, ce qui se trouva fort de son goût. Elle avait une habitude d'aimer formée par tant d'actes réitérés, qu'il lui fallait absolument un amant ou un mari. Elle jeta d'abord les yeux sur quelques-uns de mes esclaves ; mais Hally Pégelin, renégat grec, qui venait quelquefois au logis,

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