LIVRE CINQUIÈME
principal se nommait Bernard Astuto. Qu'il soutenait bien son nom ! Il exerçait à Valence une charge de procureur, qu'il remplissait en homme consommé dans la procédure, et qui même avait étudié en droit pour apprendre à mieux faire des injustices. Le terrible créancier ! Un château sous la griffe d'un semblable procureur est comme une colombe dans les serres d'un milan : aussi le seigneur Astuto, dès qu'il sut la mort de mon mari, ne manqua pas de former le siège du château. Il l'aurait indubitablement fait sauter par les mines que la chicane commençait à faire, si mon étoile ne s'en fût mêlée ; mais mon bonheur voulut que l'assiégeant devînt mon esclave. Je le charmai dans une entrevue que j'eus avec lui au sujet de ses poursuites. Je n'épargnai rien, je l'avoue, uour lui donner de l'amour; et l'envie de sauver ma terre me fit essayer sur lui tous les airs de visage qui m'avaient tant de fois si bien réussi. Avec tout mon savoir-faire, je craignais de rater le procureur. Il était si enfoncé dans son métier, qu'il ne paraissait pas susceptible d'une amoureuse impression. Cependant ce sournois, ce grimaud, ce grattepapier, prenait plus de plaisir que je ne pensais à me regarder. « Madame, me dit-il, je ne sais point faire l'amour. Je me suis toujours tellement appliqué à ma profession, que cela m'a fait négliger d'apprendre les us et coutumes de la galanterie. Je n'ignore pourtant pas l'essentiel ; et, pour venir au fait, je vous dirai que si vous voulez m' épouser, nous brûlerons toute la procédure ; j'écarterai les créanciers qui se sont joints à moi pour faire vendre votre terre. Vous en aurez le revenu, et votre fille la propriété. » L'intérêt de Béatrix et le mien ne me permirent pas de balancer ; j'acceptai la proposition. Le procureur tint I. 15
sa promesse ; il tourna ses armes contre les autres créanciers, et m'assura la possession de mon château. C'était peut-être la première fois de sa vie qu'il eût bien servi la veuve et l'orphelin.
« Je devins donc procureuse, sans toutefois cesser d'être dame de paroisse. Mais ce nouveau mariage me perdit dans l'esprit de la noblesse de Valence. Les femmes de qualité me regardèrent comme une personne qui avait dérogé, et ne voulurent plus me voir. Il fallut m'en tenir au commerce des bourgeoises ; ce qui ne laissa pas d'abord de me faire un peu de peine, parce que j'étais accoutumée, depuis six ans, à ne fréquenter que des dames de distinction. Je m'en consolai pourtant bientôt. Je fis connaissance avec une greffière et deux procureuses dont les caractères étaient fort plaisants. Il y avait dans leurs manières un ridicule qui me réjouissait. Ces petites demoiselles se croyaient des femmes hors du commun. Hélas! disais-je quelquefois en moi-même quand je Ips voyais s'oubher, voilà le monde ! Chacun s'imagine être au-dessus de son voisin. Je pensais qu'il n'y avait que les comédiennes qui se méconnussent ; les bourgeoises, à ce que je vois, ne sont pas plus raisonnables. Je voudrais, pour les punir, qu'on les obligeât à garder dans leurs maisons les portraits de leurs aïeux. Mort de ma vie ! elles ne les placeraient pas dans l'endroit le plus éclairé.
« Après quatre années de mariage, le seigneur Bernard Astuto tomba malade, et mourut sans enfants. Avec le bien dont il m'avait avantagée en m'épousant, et celui que je possédais déjà, je me vis une riche douairière. Aussi j'en avais la réputation ; et sur ce bruit un gentilhomme sicilien, nommé Colifichini, résolut de s'attacher à moi pour me ruiner ou pour m' épouser. Il me laissa