‹ Gil Blas. IntrodChapitre 249 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

de sorte que j'aurais été obligé de me répéter, ou de faire voir que j'étais au bout de mes apophthegmes, si mon génie, fertile en fictions, ne m'en eût pas abondamment fourni : mais je composai des contes galants et comiques qui divertirent fort le grand-duc ; et, ce qui arrive souvent aux beaux esprits de profession, je mettais le matin sur mon agenda des bons mots que je donnais l'aprèsdînée pour des impromptus.

« Je m'érigeai même en poète, et je consacrai ma muse aux louanges du prince. Je demeure d'accord de bonne foi que mes vers n'étaient pas bons ; aussi ne furent-ils pas critiqués : mais, quand ils auraient été meilleurs, je doute qu'ils eussent été mieux reçus du grand-duc. Il en paraissait très content. La matière, peut-être, l'empêchait de les trouver mauvais. Quoi qu'il en soit, ce prince prit insensiblement tant de goût pour moi, que cela donna de l'ombrage aux courtisans. Ils voulurent découvrir qui j'étais. Ils n'y réussirent point. Ils apprirent seulement que j'avais été renégat. Ils ne manquèrent pas de le dire au prince, dans l'espérance de me nuire. Ils n'en vinrent pourtant pas à bout ; au contraire," le grand-duc un jour m'obligea de lui faire une relation fidèle de mon voyage d'Alger. Je lui obéis ; et mes aventures, que je ne lui déguisai point, le réjouirent infiniment.

« Don Raphaël, me dit-il après que j'en eus achevé le récit, j'ai de l'amitié pour vous, et je veux vous en donner une marque qui ne vous permettra pas d'en douter. Je vous fais dépositaire de mes secrets ; et, pour commencer à vous mettre dans ma confidence, je vous dirai que j'aime la femme d'un de mes ministres. C'est la dame de ma cour la plus aimable, mais en même temps la plus vertueuse. Renfermée dans son domestique, uni-

Page 1