LIVRE CINQUIÈME
obligé. de jurer qu'il ne me commettrait point, je l'informai de l'intelligence que sa femme avait avec le prince, dont je ne manquai pas de la peindre fort amoureuse, pour rendre la scène plus intéressante. Le ministre, pour prévenir tout accident, renferma, sans autre forme de procès, son épouse dans un appartement secret, où il la fit étroitement garder par des personnes afïidées. Tandis qu'elle était environnée d'argus qui l'observaient et l'empêchaient de donner de ses nouvelles au grand-duc, j'annonçai d'un air triste à ce prince qu'il ne devait plus penser à Lucrèce ; je lui dis que Mascaririi avait sans doute découvert tout, puisqu'il s'avisait de veiller sur sa femme; que je ne savais pas ce qui pouvait lui avoir donné lieu de me soupçonner, attendu que je croyais m' être toujours conduit avec beaucoup d'adresse ; que la dame peut-être avait elle-même avoué tout à son époux, et que, de concert avec lui, elle s'était laissé renfermer, pour se dérober à des poursuites qui alarmaient sa vertu. Le prince parut fort affligé de mon rapport. Je fus touché de sa douleur, et je me repentis plus d'une fois de ce que j'avais fait ; mais il n'était plus temps. D'ailleurs, je le confesse, je sentais une maligne joie, quand je me représentais la situation où j'avais réduit l'orgueilleuse qui avait dédaigné mes vœux.
«Je goûtais impunément le plaisir de la vengeance, qui est si doux à tout le monde, et principalement aux Espagnols, lorsqu'un jour le grand-duc, étant avec cinq ou six seigneurs de sa cour et ^îoi, nous dit : « De quelle manière jugeriez- vous à propos qu'on punit un homme qui aurait abusé de la confidence de son prince, et voulu lui ravir sa maîtresse ? — Il faudrait, dit un des courtisans, le faire tirer à quatre chevaux. » Un autre fut d'avis
qu'on rassommât et le fît mourir sous le bâton. Le moins cruel de ces Italiens, et celui qui opina le plus favorablement pour le coupable, dit qu'il se contenterait de le faire précipiter du haut d'une tour en bas. « Et don Raphaël, reprit alors le grandduc, de quelle opinion est-il ? Je suis persuadé que les Espagnols ne sont pas moins sévères que les Itahens dans de semblables conjonctures. »
«Je compris bien, comme vous pouvez penser, que Mascarini n'avait pas gardé son serment, ou que sa femme avait trouvé moyen d'instruire le prince de ce qui s'était passé entre elle et moi. On remarquait sur mon visage le* trouble qui m'agitait. Cependant, tout troublé que j'étais, je répondis d'un ton ferme au grand-duc : « Seigneur, les Espagnols sont plus généreux ; ils pardonneraient en cette occasion au confident, et feraient naître, par cette bonté, dans son âme un regret éternel de les avoir trahis. — Eh bien ! me dit le prince, je me sens capable de cette générosité; je pardonne au traître : aussi bien je ne dois m'en prendre qu'à moi-même d'avoir donné ma confiance à un homme que je ne connaissais point, et dont j'avais sujet de me défier, après tout ce qu'on m'en avait dit. Don Raphaël, ajouta-t-il, voici de quelle manière je veux nie venger de vous. Sortez incessamment de mes États, et ne paraissez plus devant moi ! » Je me retirai sur-le-champ, moins affligé de ma disgrâce que ravi d'en être quitte à si bon marché. Je m'embarquai dès le lendemain dans un vaisseau de Barcelone, qui sortit du port de Livourne pour s'en retourner. »
J'interrompis don Raphaël dans cet endroit de son histoire. «Pour un homme d'esprit, lui dis-je, vous fîtes, ce me semble, une grande faute de ne pas quitter Florence immédiatement après avoir